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Critiques de la démocratie / Revue Cités

13.09.2012 - 06:35 Écouter l'émissionAjouter à ma liste de lecture

Jean-Marie Donegani, Marc Sadoun : Critiques de la démocratie (PUF) / Revue Cités N°51 Dossier Bourdieu Politique (PUF)

 

 

 

Jean-Marie Donegani, Marc Sadoun : Critiques de la démocratie (PUF)

 

« La démocratie est de ses mots qui s’écrivent au singulier, qui vont de soi et dont chacun a une idée », écrivent les auteurs au seuil d’une traversée passionnante et très documentée de tous les courants de la pensée antidémocratique ou seulement critique. Démocratie libérale, représentative, directe, participative, délibérative, bourgeoise ou populaire, les innombrables versions de ce régime politique disent assez sa congénitale polysémie, sa nature tout à la fois universelle et particulière dans ses applications concrètes. Le plus souvent accouplée à l’idée de Nation, non moins difficile à cerner, elle trouve dans cette redondance moderne – un peuple, une nation – la substance de ses incarnations.

 

Les Grecs, inventeurs de la formule ont aussi été ses premiers critiques, comme si la démocratie se nourrissait de ses propres mises en causes. Les démocrates athéniens, tout comme les libéraux modernes après eux, connaissent les risques du clientélisme ou de la corruption, les dérives du pouvoir qu’il faut savoir encadrer, les dangers de la démagogie ou les calomnies de sycophantes de toute époque qui s’entendent à exploiter la crédulité des foules. Ils ont pour cela imaginé des mécanismes de contrôle : la rotation des charges, le tirage au sort, la séparation des pouvoirs. Formule imparfaite, la démocratie est une forme ouverte et l’histoire démontre qu’elle est tout le contraire d’une fin – au sens d’achèvement – de l’Histoire.

 

Mais il est des critiques plus radicales, celles que Jean-Marie Donegani et Marc Sadoun étudient en détail avec une grande finesse, qu’elles proviennent de l’intérieur de la démocratie ou se situent en dehors, depuis le passé monarchiste ou en provenance d’un avenir utopique. De Joseph de Maistre à Alain Badiou ou Slavoj Zizek, en passant par Tocqueville, Carl Schmitt, Toni Negri, Agamben, Bourdieu et tant d’autres, tout l’éventail de ces positions critiques – ce n’est pas le moindre intérêt de ce livre – compose en creux un portrait réaliste du régime politique qui trouve son origine dans une fiction, celle d’un contrat rompant avec l’état de nature et associant des volontés libres. C’est d’ailleurs cette fiction que visent les premiers contempteurs de la démocratie réelle née de la Révolution. Dénonçant l’abstraction qui forme le socle de la constitution de 1795 – « faite pour l’homme » – Joseph de Maistre affirme qu’il « n’y a point d’homme dans le monde. J’ai vu dans ma vie – ajoute-t-il – des Français, des Italiens, des Russes etc., je sais même, grâce à Montesquieu, qu’on peut être Persan : mais quant à l’homme je déclare ne l’avoir jamais rencontré de ma vie ». On retrouvera l’argument, à peine modifié, dans les attendus du courant communautarien, qui oppose à une conception désincarnée de l’individu une vision communautaire du sujet.

 

Les auteurs ont ordonné les différentes positions critiques, qui présentent parfois d’étonnants points de convergence, suivant trois catégories. Celle qui dénonce l’anthropologie abstraite et l’universalité sans substance des « droits de l’homme », on vient d’en voir un exemple. Celle qui vise le caractère immanent de la décision démocratique, qui substitue à la nature transcendante de l’autorité la tyrannie de la majorité et fait place à la sécularisation, à la laïcité. Celle enfin qui dénie jusqu’à son nom à la démocratie et l’assimile à une forme évoluée de totalitarisme.

 

Dans la première catégorie, on retrouve les nostalgiques de la souveraineté incarnée dans un corps, celui du monarque. Pour eux, le peuple, né d’une addition d’individus, est une abstraction. Hobbes avait bien tenté de lui donner forme et visibilité dans la personne symbolique du souverain, mais à l’ère moderne et dans le cadre démocratique la même faille se présente à nouveau : il apparaît que dans le processus de représentation du peuple rassemblé une séparation s’opère entre représentants et représentés, entre le peuple réel et ses mandataires, qui appartiennent de fait à une nouvelle élite. Ce n’est pas nouveau, Platon disait déjà dans La République que la démocratie est un régime « plein d’agréments, dépourvu d’autorité », dans lequel on distribue « aux égaux aussi bien qu’aux inégaux une manière d’égalité », et se pose alors la question de la compétence de ceux qui sont moins égaux à exercer le pouvoir. C’est une question qui se posera tout au long de l’histoire de la démocratie et dès la Révolution, celle de réconcilier le nombre et la raison sans remettre en cause le suffrage universel et l’égalité qui en fonde la légitimité, et sa solution passe notamment par l’éducation. La IIIème République l’a bien compris, qui mettra en place une instruction gratuite et obligatoire, mais le soupçon de confiscation de sa souveraineté par une élite restera dans l’esprit du peuple comme dans celui des adversaires de gauche qui s’emploieront, eux, à le représenter en marge des institutions de la République. C’est aussi le fond de la critique marxiste de l’idéologie comme universalisation de l’intérêt particulier des classes dirigeantes, comme de celle d’intellectuels plus proches de nous, Pierre Bourdieu ou Toni Negri. Le premier a étudié ce qu’il appelle la « noblesse d’état » et montré que le monopole des valeurs universelles ne s’obtient qu’au prix d’une soumission et d’une reconnaissance de la nécessité de la domination. Le deuxième estime que la constitution telle que l’a conçue Sieyès « est une machine juridique destinée à organiser l’impuissance des masses, un simple rouage de la machine sociale de la division du travail ». D’autres avant eux avaient tenté de donner corps à la représentation populaire à travers l’idée de Nation mais Giorgio Agamben remet en cause le composé instable qui résulte de sa fusion avec le principe de la simple naissance comme source de droit, édicté dans la Déclaration de 1789 – « les hommes naissent libres et égaux en droit » - et il pense que ce lien entre naissance et nation est aujourd’hui discrédité par la figure du réfugié.

 

Jacques Munier

 

Revue Cités N°51 Dossier Bourdieu Politique (PUF)

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Thème(s) : Idées| Philosophie| Politique