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L'Essai et la revue du jour | 12-13

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Lucien de Samosate / Revue Ecrire l’histoire

05.09.2012 - 06:35 Écouter l'émissionAjouter à ma liste de lecture

Lucien : Philopseudès ou « l’ami du mensonge ». Présenté, traduit du grec et annoté par Monique Kantorow (Hermann) / Revue Ecrire l’histoire N°9 Dossier mensonges (Editions Gaussen)

 

 

Lucien : Philopseudès ou « l’ami du mensonge ». Présenté, traduit du grec et annoté par Monique Kantorow (Hermann)

 

Lucien, de son nom complet Lucien de Samosate, parce qu’il est né au IIe siècle à Samosate, dans le nord de l’ancienne Syrie, était un sophiste et ironique philosophe, et comme spécialiste de la rhétorique, il a exercé le métier d’avocat. Passé maître dans l’art de l’éloge paradoxal – on lui doit notamment un cocasse Eloge de la mouche et un réjouissant Eloge du parasite – il fait figure de libre penseur et d’iconoclaste à une époque, le siècle de Marc-Aurèle, où la philosophie avait acquis dans le monde gréco-romain une place qu’elle n’avait jamais eu auparavant. Les philosophes avaient, si l’on peut dire, pignon sur rue, ils étaient moralistes et directeurs de conscience professionnels et même si la préférence de Lucien allait à Epicure, il n’a jamais récusé les maîtres dont se réclamaient ses contemporains mais seulement la prétention des épigones. Il est vrai que dans un savoureux dialogue, Philosophes à vendre, il parodie avec finesse les grandes doctrines en mettant en scène Platon, Aristote ou Diogène le cynique sur l’estrade d’un marché aux esclaves, chacun devant faire l’article en résumant sa philosophie, voire comme Diogène, présenté sous les traits d’un clochard hirsute et repoussant, en marmonnant sa mauvaise humeur et en vilipendant son public. Et ici, dans le Philopseudès, ce sont encore des philosophes qui sont raillés pour leur crédulité, et surtout pour leur rôle dans la diffusion irréfléchie des invraisemblances de la mythologie et des fariboles des magiciens qui tirent profit de la superstition populaire. Cette attitude de libre-penseur lui aurait attiré une foule d’ennemis et un auteur chrétien, quelques siècles plus tard, le traite d’athée, de blasphémateur et de scélérat. Monique Kantorow, qui a traduit et présenté ce dialogue ainsi que celui qui lui fait suite, Alexandre ou le faux prophète, le « Pseudomantis », le compare à Diderot mais on pourrait aussi évoquer la figure de Voltaire, qui s’est inspiré de son Histoire véritable, qui raconte un voyage sur la lune, pour son Micromégas. Il y a quelque chose d’étonnamment moderne et rafraichissant dans le ton et l’ironie de Lucien de Samosate.

 

Le titre grec, Philopseudès, est formé du mot pseudos, qui signifie mensonge, mais aussi une histoire invraisemblable où se mêlent l’étrange, le merveilleux ou l’effrayant, et de philia qui signifie l’amitié et qui est présent dans le mot « philosophe », ce n’est pas un hasard. Car les personnages sont ici plutôt amis de l’obscurantisme que de la sagesse ou de la raison. Il y a Eucratès à la longue barbe, chez qui se déroule la conversation, Cléodémos le péripatéticien, adepte de la philosophie d’Aristote, Deinomachos le stoïcien, Ion le platonicien qui prétend être le seul « à avoir exactement compris la pensée du maître », Antigonos, un médecin appelé pour soigner les rhumatismes dont souffre Eucratès, et enfin le pyhagoricien Arignotès, aux longs cheveux et à l’allure de gourou. Lucien semble compter sur lui pour ramener ses interlocuteurs à la raison mais le voilà qui se lance dans une histoire de fantôme neutralisé par des « incantations en égyptien ».

 

D’entrée, dans la présentation du dialogue faite par Tychiadès, le porte-parole de Lucien, sont écartés ceux qui, comme Ulysse, ont menti par nécessité. De même les fables d’Hérodote et d’Homère lui-même, transmises de génération en génération, sont excusables, soit par l’ignorance, soit par le penchant naturel de la poésie pour le merveilleux. Mais lorsque « des cités, des peuples entiers » relaient les sornettes de la mythologie, la castration d’Ouranos, l’enchaînement de Prométhée ou comment Zeus s’est transformé en taureau ou en cygne par amour, Lucien parle de maladie et même d’épidémie, celle des « amoureux du mensonge ». Celle des Athéniens qui croient dur comme fer que « les premiers hommes ont poussé du sol de l’Attique comme des légumes », ou des Crétois qui font visiter sans vergogne le tombeau de Zeus. Même si en débarrassant la Grèce de ces « curiosités fabuleuses » - je cite – « les guides n’auraient plus qu’à mourir de faim et les visiteurs étrangers n’auraient aucune envie d’entendre raconter des faits véridiques, même gratuitement ».

 

La controverse, rapportée par Lucien, s’engage alors sur le terrain des remèdes à appliquer aux rhumatismes d’Eucratès. Cléodémos disserte doctement des avantages comparés de l’application d’une peau de lion récemment écorché ou de celle d’une jeune biche qui n’a pas été couverte. « Croyez-vous donc, demande Lucien, que l’on puisse apaiser par des incantations ou des applications externes ces douleurs dont la cause est interne ? » Et il ajoute qu’il a « souvent vu le lion lui-même boiter de douleur alors qu’il était vêtu de sa propre peau toute entière ». A partir de là, et pour convaincre le sceptique, s’enchaînent les histoires, toutes plus fantastiques les unes que les autres. Une guérison miraculeuse racontée par le platonicien, qui jure ses grands dieux avoir vu le démon expulsé « qui sortait tout noir et enfumé ». « Tu n’as pas trop de mal à voir un tel spectacle, lui retourne Lucien, toi à qui apparaissent clairement les Idées que nous révèle notre maître Platon… » Eucratès raconte son voyage en Enfer, cerbères, trépassés et même son propre père au programme de la visite guidée par Hécate. Il n’est pas jusqu’à Antigonos le médecin qui n’ait une histoire de statue qui prend ses aises, comme chez lui un Hippocrate en bronze qui « parcourt toute la maison en faisant du bruit, renverse les boites à remèdes, mélange les médicaments et retourne le mortier » si on laisse passer la date du sacrifice qu’on lui offre chaque année. Dégoûté de voir ces vieillards « bouche bée, l’œil fixe » s’écouter les uns les autres et littéralement soûlé par leurs paroles, Lucien prend congé, plus que jamais fidèle au seul antidote à toutes ces balivernes : « la vérité et la droite raison qui résiste à tout ». On imagine par quels sarcasmes libérateurs il aurait jugé notre époque de retour du religieux sous sa forme hypnotique.

 

Jacques Munier

 

 

 

Revue Ecrire l’histoire N°9 Dossier Mensonges (Editions Gaussen)

 

Une revue consacrée aux histoires et aux discours de l’histoire, à l’historiographie, mais aussi à toutes les pratiques qui prennent l’histoire pour matériau

 

Les mensonges d’Hérodote et son goût pour le merveilleux faisaient rougir Lucien et dès l’Antiquité l’historien avait été accusé de mensonge

 

Les images de la guerre, entre vérité et mensonge, dossier coordonné par Carine Trévisan

Des images qui modèlent « non seulement notre perception, mais également notre mémoire des événements »

Avec notamment une interview d’Andrzej Wajda sur Katyn

Thème(s) : Idées| Historiographie| Philosophie