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L'Essai du jour

L'Essai et la revue du jour | 12-13

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du lundi au vendredi de 6h35 à 6h42

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Réinventer la France / Revue Espaces Temps.net

17.04.2013 - 06:35 Écouter l'émissionAjouter à ma liste de lecture

Jacques Lévy : Réinventer la France. Trente cartes pour une nouvelle géographie (Fayard) / Revue Espaces Temps.net, revue indisciplinaire de sciences sociales

 

 

 

 

 

 

Réinventer la France, c’est d’abord dans l’esprit du géographe qu’est l’auteur en restituer une image fidèle, que les cartes classiques, dites « euclidiennes », peinent à refléter, elles qui prennent la surface pour base. Sur ces cartes les villes sont minuscules et à peine visibles alors qu’elles concentrent population et activité, et des territoires pratiquement vides occupent la plus grande place. La géographie n’étant pas seulement physique mais humaine, sa manière de visualiser l’espace national doit aussi prendre en compte la réalité de l’occupation, de l’appropriation de l’espace par les hommes et les femmes, c’est-à-dire de corréler davantage le territoire et les évolutions récentes, démographiques, sociales, industrielles du pays réel, l’espace et la manière de l’habiter. Car les cartes sont depuis toujours des instruments du politique, elles sont souvent le seul moyen d’accès à des réalités qu’on ne peut connaître directement par la vue. C’est pourquoi l’auteur plaide pour l’usage de ce qu’on appelle les « cartogrammes », des cartes où des variables comme la population, le PIB ou les résultats électoraux remplacent la surface des territoires.

 

Visuellement, ça donne une tout autre image, à la fois déformée et plus nette de la réalité. Pour la France, en termes de population, par exemple, on voit apparaître les villes comme de grosses pastilles et la région parisienne, au cœur de l’hexagone comme une large protubérance occupant la moitié supérieure de l’hexagone, en proportion de son poids démographique. Les parties les moins urbanisées sont lisibles comme de fins espaces interstitiels dépendant des villes plus ou moins grandes qu’ils entourent. L’exemple le plus frappant de la différence entre le type de projection classique, « euclidien » et le cartogramme par rapport à l’information délivrée visuellement est celui qu’on peut voir dans le cahier des trente cartes inséré dans le livre et qui met en vis à vis les deux représentations des résultats du vote au référendum suisse contre la construction des minarets. Sur la carte classique, on voit apparaître en jaune de tout petits confettis correspondants aux grandes villes comme Genève, Lausanne ou Zürich, où la population a majoritairement rejeté la proposition de s’opposer à la construction de minarets, de minuscules enclaves entourées d’un océan de bleu où cette proposition a reçu la majorité des suffrages. Sur le cartogramme, par contre, on peut immédiatement apprécier la réalité du vote dans les grandes villes par rapport au reste du pays et à raison de son importance. Du coup la proportion des votes en faveur de l’interdiction des minarets apparaît mieux pour ce qu’elle est, à savoir 57,5%. Alors que sur la carte classique on distingue à peine les 42,5% qui se sont opposés à la votation soutenue par la droite populiste.

 

En matière de géographie électorale, ce type de projection apporte des informations intéressantes. On peut voir par exemple que le vote FN progresse à mesure qu’on s’éloigne du centre des villes et quand ce n’est pas le Front National, c’est, ailleurs, l’extrême-gauche qui prend le relais dans ces couronnes péri-urbaines, un vote protestataire qui fait de ces espaces les lieux où la crise de légitimité des partis de gouvernement est la plus marquée. On peut en tirer des conclusions concernant ces zones péri-urbaines où la concentration démographique et la diversité sociale sont faibles, et où domine la tendance à s’isoler du reste de la société, ne serait-ce que parce que les lieux d’effervescence sociale restent éloignés. « La réunion de toutes ces caractéristiques – conclut l’auteur – donne, sans surprise, un vote massif pour les partis tribunitiens, tout spécialement en faveur de l’extrême droite ».

 

Si l’ouvrage démontre l’efficacité d’une nouvelle représentation de l’espace, il ne s’arrête pas aux seuls enjeux de connaissance mais suggère de nombreuses pistes pour faire de cette connaissance l’instrument de politiques qui prennent davantage en compte les considérations de justice en mettant la ville et l’urbanité au cœur de la réflexion. Là, évidemment la discussion est ouverte, mais les constats que permettent de faire les projections géographiques de l’état du pays ne sont guère contestables. La corrélation entre la densité et la diversité comme critère du niveau d’urbanité, la montée en puissance de la ville, la divergence entre son évolution et celle de l’industrie et du coup la quasi disparition en son sein du monde ouvrier, malgré le fait que les villes entendues au sens large, centre et banlieue, ne sont pas si embourgeoisées et continuent d’être les lieux de résistance de la mixité, tout cela indique que c’est dans le sens de l’intégration des entités urbaines que la dynamique de l’espace français se jouera, comme c’est déjà le cas dans d’autres pays d’Europe sur le « modèle rhénan », un réseau de villes proches, à la fois partenaires et concurrentes, afin de « mutualiser les masses et partager les économies d’échelle ». Du point de vue du développement durable, la ville offre en effet, aussi paradoxal que ça puisse paraître aux tenants les plus intégristes de l’écologie, de nombreux avantages. Plus de la moitié des déplacements à Paris se font à pied et si tous les Français vivaient dans une seule ville ayant la densité de notre capitale, ils n’occuperaient que la moitié de la surface d’un département moyen, le reste du territoire pouvant être ainsi consacré à une agriculture respectueuse de l’environnement ou à des parcs naturels. L’auteur, qui livre aussi un diagnostic sévère de la décentralisation rappelle que, compte tenu des inégalités de population, et donc de représentation des différents départements, aux élections locales – je cite « les kilomètres-carrés sont en concurrence avec les citoyens. Dit autrement : les citoyens morts, représentés par les élus des territoires vides, s’invitent aux côtés des vivants pour délibérer ».

(Une dictature du passé sur le présent P. 164)

 

Jacques Munier

 

 

 

A lire aussi :

Hervé Le Bras, Emmanuel Todd : Le mystère français (Seuil)

 

La France ne se sent pas bien. Pour comprendre son mal, nous l’avons passée au scanner de la cartographie la plus moderne. Cent vingt cartes permettent d’observer, renaissant sans cesse, la diversité des mœurs françaises.

Entre 1980 et 2010, une mémoire des lieux a bizarrement guidé, dans l’Hexagone, une transformation sociale accélérée. Ascension éducative, émancipation des femmes, bouleversement du mariage, fécondité, crise industrielle, immigration, mutation des classes sociales, inégalités, chômage, problèmes scolaires, métamorphose politique : tous les changements respectent, retrouvent ou revivifient des espaces anthropologiques et religieux anciens. Leur examen permet un diagnostic : notre pays souffre d’un déséquilibre nouveau entre les espaces anthropologiques et religieux qui le constituent. Son cœur libéral et égalitaire, qui fit la Révolution française, est affaibli. Sa périphérie, autrefois fidèle à l’idéal de hiérarchie, et souvent de tradition catholique, est désormais dominante. Nos dirigeants, parce qu’ils ignorent tout du mode de fonctionnement profond de leur propre pays, aggravent sa condition par des politiques inadaptées.

Présentation de l’éditeur

 

 

Hervé Le Bras est démographe et historien. Parmi ses ouvrages : The Nature of Demography (Princeton University Press, 2008), Naissance de la mortalité (Gallimard-Le Seuil, 2000), Le Sol et le Sang (L'Aube, 2006).

 

Emmanuel Todd est historien et anthropologue. Il a notamment publié L'Illusion économique (Gallimard, 1998), Après la démocratie (Gallimard, 2008) et L’Origine des systèmes familiaux (Gallimard, 2011).

 

 

 

Jacques Lévy, géographe, professeur à l’Ecole polytechnique fédérale de Lausanne, codirige la revue Espaces Temps.net et il est conseiller scientifique de la revue Pouvoirs Locaux

Revue Espaces Temps.net, revue indisciplinaire de sciences sociales

http://www.espacestemps.net/

 

 

Thème(s) : Idées| Essai| Géographie