Renégocier le compromis franco-allemand : ni possible, ni souhaitable 4
Les Allemands ont été très clairs : toute nouvelle avancée dans la communautarisation des dettes publiques en Europe devra s'accompagner de progrès équivalents dans la communautarisation des politiques budgétaires. Je traduis : nous voulons bien payer pour vos déficits passés - parce que vos dettes accumulées menacent la monnaie commune, mais à condition que vous y mettiez rapidement un terme.
Concrètement, les Allemands vont financer à eux seuls 38 %
du Mécanisme européen de stabilité financière. 190 milliards... Cela donne
quelque poids à leurs exigences. Ainsi, les Etats qui entendent bénéficier de
l'assurance de ce « pare-feu » anti-spéculation devront inscrire la « Règle d'or
» dans leur Constitution. Renoncer à la culture du déficit, à la vie à crédit,
décrocher de leur addiction à la dette.
Et Berlin montre
l'exemple : d'ici deux ans, le budget allemand sera en équilibre. La chancelière
entend démontrer à ses partenaires, en se faisant réélire, que la rigueur est
devenue populaire auprès des électorats européens et qu'elle sera elle-même
réélue sur ce mot d'ordre.
Or, les socialistes français n'en
sont pas si sûrs... Une partie d'entre eux approuvent plus ou moins ouvertement
Jean-Luc Mélenchon quand il dénonce « le modèle austéritaire » de « Merkozy ».
L'idée selon laquelle « de l'argent, on en trouve toujours », les marchés, il
faut « les mettre à la niche » demeure populaire. Une partie importante de la
gauche française continue à penser que la croissance repose sur les déficits,
que la rigueur budgétaire entraîne la récession et le chômage. Tant pis si
l'expérience française - 35 années de déficits ininterrompus, pour un chômage de
10 % - ne semble guère valider guère cette théorie. On vous opposera qu'avec
moins de déficits, la situation de l'emploi aurait été encore pire. Et il n'est
pas facile de démontrer le contraire.
C'est
un secret de polichinelle : les socialistes, qui se sont opposés sur le Traité
de Maastricht et plus encore lors du référendum sur le Projet de Constitution,
n'ont pas réglé leurs divergences sur les questions européennes. Ils demeurent
profondément divisés sur ce sujet pourtant essentiel. On l'a bien vu avant-hier,
à l'Assemblée nationale, lorsque le groupe socialiste a adopté le principe de «
l'abstention dynamique », pour dissimuler son embarras. Il s'agissait de se
prononcer sur le Projet de loi autorisant la France a participer au Mécanisme
européen de stabilité. Plutôt que d'étaler ses divergences, le groupe socialiste
a reçu directement de François Hollande la consigne... de s'abstenir. Qui plus
est, 23 députés socialistes n'ont pas hésité à enfreindre cette consigne de vote
en joignant leur refus à celui des élus du Front de Gauche.
Il
faut dire que les positions de François Hollande sur ces questions ne sont pas
des plus claires. Son engagement pro-européen est sans ambiguïté. Il a annoncé
vouloir renégocier, s'il est élu, le laborieux compromis franco-allemand du 5
décembre dernier. Mais il faut se souvenir que si le président français avait
accepté la Règle d'or, la chancelière, en échange, avait renoncé à certaines de
ses exigences - la présence, dans chaque pays, d'un super-commissaire européen
aux finances, le renvoi des Etats récalcitrants devant la Cour européenne de
justice. Peut-elle accepter d'autres concessions, alors que la France n'est pas
en situation de force ?
Comme le dit Daniel Cohn Bendit : « Il
y a une hypocrisie de la gauche française. Le Mécanisme européen de stabilité
est l'une des rares choses positives qu'on a pu arracher. Si demain, la gauche
parvient au pouvoir, elle sera très contente d'en disposer. Le refuser, c'est
insulter l'avenir.. »
Les économistes font
également remarquer que la sortie de crise, pour la zone euro, passe par la
confiance des marchés dans la solidité des engagements pris. L'annonce d'une
renégociation fragilise la position européenne.
Il est temps que le candidat François Hollande clarifie sa position sur
les relations qu'il entend entretenir avec l'Allemagne. Il est temps que les
questions européennes trouvent la place qu'elles méritent dans la campagne
électorale.
Thème(s) : Idées| Débat| Politique| équilibre des finances publiques| Parti socialiste| rigueur budgétaire



4 commentaires
Monsieur COUTURIER,
c'est avec beaucoup d'intérêts que je vous écoute tous les matins sur France Culture. Vous abordez toujours avec le meilleur angle et la hauteur qui s'impose le sujet du débat des matinales. Voilà pour le compliment
Passons donc maintenant à ma petite insatisfaction d'aujourd'hui : pourquoi ne pas avoir insisté sur la différence essentielle entre la France et l'Allemagne : cinq ou dix fois moins de communes et pourtant une meilleure démocratie et un moindre coût de fonctionnement des collectivités.
Vous avez raison : l'Allemagne est un pays plus décentralisé et plus démocratique que le nôtre. Tous les pouvoirs n'y sont pas concentrés en une seule main, comme chez nous... Du coup, il est aussi plus facile à réformer, comme on l'a vu avec l'Agenda 2010.
Bravo pour vos chroniques et émissions, des analyses lucides, claires, anti-langue de bois, mais ne pas être hypocrite n'est-ce pas déjà être de droite ? Certains vont le penser, ils sont dans les catégories politiques, il y a aussi les degrés de l'intelligence ... Continuez, Bravo.
En ce qui concerne le modèle allemand :
la différence fondamentale à mon sens c'est le rapport à la technique et au faire, au sens de la fabrication des artefacts.
philosophie de la technique, musée de la technique en Allemagne,formation autour du 'faire', les allemands sont restés des "homo faber"...
les français sont des consommateurs, on ne cherche pas à faire mais à trouver un service ou un produit, la différence est dans l'éducation l'une qui forme au discours et à la consommation, à la passivité; l'autre qui forme au faire, à l'activité et l'implication.
pour finir citons l'adage : " qui paie commande !"
merci pour vos émissions et à France-Culture
jean-claude Cryonnet
Vous avez raison : notre modèle repose sur l'idée d'une croissance tirée par la consommation (économie de la demande), alors que les Allemands sont dans une économie de l'offre (privilégiant la productivité).
Merci pour vos compliments. Ce n'est pas parce qu'on s'autorise à critiquer la gauche (comme la droite, du reste), qu'on est politiquement aligné. Je ne le suis pas. Mon indépendance est complète.C'est ce qui énerve certains.
Amicalement.