Pepisefoga : Cinq génies, tertio
18.07.2009 - 11:55
- J'ai tout changé, Simone !
- Dans ton scénario ?
- Oui, j'ai tout changé.
- Je pense que tu as bien fait. C'était une erreur de penser que le seul fait de prendre des génies créateurs pour personnages suffise à rendre le scénario génial. Si ton histoire ne tient pas debout, tu peux toujours faire arriver Einstein ou Mozart, le résultat est le même : c'est une histoire qui ne tient pas debout avec Mozart ou avec Einstein. C'est imparable !
- Tu crois ?
- Je suis sûre.
- Oui, mais le problème, c'est que j'ai tout changé au niveau de l'intrigue, mais je n'ai rien changé au niveau des personnages, j'ai gardé les mêmes, les cinq génies choisis par ma soeur.
- Donc, sont toujours en course Jean Tinguely, Joan Mitchell, Jean Dubuffet, Pablo Picasso, et Andy Goldsworthy ?
- Voilà. Mais, grosse différence, on ne parle plus de frites. Non seulement Picasso a renoncé à faire des frites, mais encore le spectateur n'en saura jamais rien. L'épisode des frites ne sera jamais évoqué.
- Donc, toute la séquence passant en revue les différentes variétés de pommes de terre - Belle de Fontenay, Charlotte, Ratte du Touquet, Roseval, Nicola, Bintje, Estima, Agata, Monalisa, BF15, Manon - toute cette séquence passe à la trappe ?
- Parfaitement, et sans regrets. Ceux qui souhaitent être renseignés sur les 12 ou 15 variétés de pommes de terre et sur leur mode de préparation idéal, ceux-là n'auront qu'à s'en remettre aux principaux ouvrages de référence, que j'ai l'intention, parce que je ne suis pas un monstre, de mentionner au générique.
- C'est sympa. Et donc, maintenant, le film commence comment ?
- Il commence comme ceci : Jean Dubuffet joue du tuba. Il est assis au pied d'un magnifique orme centenaire, et il joue Gerschwin au tuba.
- Et donc ?
- Eh bien déjà, Simone, on lui laisse le temps de jouer. On laisse le climat s'installer. Dubuffet jouant du tuba, ce n'est pas banal, il faut que le spectateur puisse en profiter.
- Combien de temps ?
- On n'est pas aux pièces, Simone, on ne subit pas la dictature de l'Audimat. Dubuffet joue du tuba aussi longtemps qu'il le faudra pour que le public considère comme un acquis irréfragable le fait que Jean Dubuffet, peintre, sculpteur, plasticien, et j'en passe... joue aussi du tuba.
- Bon... si je t'accorde 14 minutes de solo de tuba, ça te va ?
- C'est parfait.
- Et là, il se passe quoi ?
- Là, Tinguely téléphone.
- A qui ?
- On ne sait pas. C'est ça le ressort dramatique, c'est que Tinguely téléphone, mais on ne sait pas à qui.
- Si ça se trouve, il téléphone à Goldsworthy ?
- Ne parle pas à tort et à travers, Simone, je te dis qu'on ne SAIT PAS à qui Tinguely téléphone, alors par pitié, ne commence pas à échafauder des hypothèses farfelues. Evidemment, il « pourrait » téléphoner à n'importe lequel des quatre autres protagonistes, mais il pourrait tout aussi bien téléphoner au Pape ou bien à son cousin, ostréiculteur à Marennes.
- Et pendant ce temps, Dubuffet continue de jouer ?
- Oui, parce qu'il ne sait pas que Tinguely téléphone. Il est tellement absorbé par sa partition de tuba qu'il est devenu complètement extérieur à la marche du monde. Il ne sait pas que Tinguely téléphone, donc à fortiori il ignore à qui... il ignore que Joan Mitchell est présentement au Musée de la Coutellerie Suisse, à Genève évidemment... ce n'est pas un sujet qui l'intéresse particulièrement, mais elle y a fait un saut par curiosité, et Dubuffet n'en sait rien..., Dubuffet ne sait pas davantage que Goldsworthy a une douleur bizarre dans la nuque, et surtout, surtout, Dubuffet ne sait pas que Picasso médite sur une vieille histoire de projet de faire des frites dont tout le monde, surtout le scénariste, refuse de parler.
- Donc, je note : 34° minute du film, Jean Dubuffet joue toujours du tuba sous son orme.
- Tout à fait.
Thème(s) : Littérature

