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Haïti : "la radio c'est la vie" 0

10.01.2014 - 07:32 Écouter l'émissionAjouter à ma liste de lecturesoundslideaudiovideo

Média-roi en Haïti, la radio pallie les carences du pays : insuffisances de l’Etat et analphabétisme persistant. Elle doit désormais faire face à deux défis : l’essor de la télévision et la professionnalisation de l'information.

Haïti compte plus de deux cents radios, dont cinquante à Port-au-Prince.Frédéric Says © Radio France

 

« Poto mitan » : en créole haïtien, le poteau central, le pilier. L’expression est utilisée pour décrire la place de la femme dans la cellule familiale. Le même terme pourrait s’appliquer à la radio dans la société haïtienne. Il suffit de marcher vingt mètres dans les rues de Port-au-Prince pour s’en convaincre : les transistors sont partout, et les portables, agrémentés d’écouteurs, font office de récepteurs.

Une autre image, moins souriante, marque l’extraordinaire importance de la radio. Au lendemain du séisme de 2010, l’armée américaine a distribué 50.000 radios-torches aux Haïtiens. Des milliers de sinistrés, perdus, ont trouvé refuge dans les locaux indemnes de Radio Vwa Peyzan, sur le plateau central d’Haïti. Les présentateurs se sont alors relayés au micro pour lancer des avis de recherche. Quatre ans plus tard, sans subvention ni publicité, cette radio communautaire est toujours là. Sa vocation va bien au-delà de la solidarité temporaire face aux catastrophes, dans cette zone rurale, à trois heures de voiture de la capitale. « Si l’on veut schématiser, explique un journaliste de Port-au-Prince, cette radio remplit à la fois le rôle d’université populaire, de centre social, voire parfois de substitut à l'Etat ».

Découvrez notre reportage en diaporama-sonore :

 

Cette radio, "la voix des paysans" en créole, a été fondée par Chavannes Jean-Baptiste en 1995, à son retour d'exil. Voici pourquoi, selon lui, la radio haïtienne joue un rôle social et politique majeur :

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« Etant peu énergivore, la radio est le média idéal pour Haïti » complète Hérold Jean-François, le fondateur de Radio Ibo, dans un pays dont seul 25 % de la population a un accès régulier à l'électricité. Autre atout : la radio se prête bien à la géographie d'Haïti - on dit que Napoléon aurait froissé une feuille de papier pour décrire le relief capricieux de l'île. Pendant longtemps, et avant l'arrivée du portable, la FM a été le seul moyen de communiquer à distance dans les terres vallonées. De fait, on compte 200 radios en Haïti, dont 50 à Port-au-Prince – sans parler des radios de quartier, qui émettent sans licence. Et seulement un quotidien national, le Nouvelliste.

 

A la radio, les irremplaçables talk-show politiques

 

Un talk-show dans le studio de Signal FM. Frédéric Says © Radio France

 « Les Haïtiens sont friands de débats. En 2009, nous avons commandé un sondage pour connaître les programmes qu’ils ont envie d’entendre, raconte Walter Mulondi, le chef de Minustah FM, la radio de l’ONU en Haïti. Les résultats étaient clairs : des émissions pédagogiques autour de la santé, de l'environnement, du social ».

Mais les programmes-phares de la FM haïtienne, ce sont les talk-shows politiques. Les auditeurs appellent pour donner leur sentiment, un ou plusieurs présentateurs - souvent très célèbres dans le pays - polémiquent, pérorent, analysent l'actualité, au cours de grandes sessions d'information. Sur Radio Kiskeya, le journal du soir dure... 2 heures 30.

Ces prêches radiophoniques ont même un rôle politique, à en croire Mario Viaud, le directeur de Signal FM :

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Quelle liberté de la presse en Haïti ?

 

Il y a moins de 15 ans, un journaliste était assassiné en Haïti. Jean Dominique, en bisbilles avec le clan Aristide au pouvoir, tué de plusieurs balles dans la rue. « Aujourd’hui, nous sommes loin de tout ça. La situation est globalement bonne » assure Jean Pharès, le correspondant de Reporters sans frontières en Haïti. Selon l’ONG, Haïti figure d’ailleurs dans le premier quart du classement : 49ème (devant l’Italie, Hong Kong, le Chili).

Pourtant, le début de mandat de l’actuel président Michel Martelly, aussi appelé par son surnom « Sweet Micky », n’a pas été sans heurts : ses gardes du corps ont bousculé des journalistes, ce qui a rappelé de mauvais souvenirs à la profession. « La velléité de museler la presse existe toujours, mais les méthodes ont changé, elles sont plus sournoises », assure Liliane Pierre-Paul, directrice de Radio Kiskeya (« terre montagneuse », le nom d’Haïti en langue indienne). Présente sept jours sur sept à l’antenne, cette journaliste a connu la torture et l’exil sous la dictature de Jean-Claude Duvalier, dans les années 80. « Aujourd’hui, il n’est plus question de violences physique directe, de censure assumée. Les pressions sont économiques » :

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

L’ambiance est moins vindicative, c'est un euphémisme, dans les locaux de la Radio nationale haïtienne.

FS © Radio France

 

Dans le hall d’entrée, une photo grand format du président Martelly côtoie celle de l’employé du mois. Juste à côté, une affichette interdisant le port d’armes.

 

Tout cela résume fort bien la couleur d’antenne : policée et très peu critique avec le pouvoir, comme le reconnaît avec franchise cette journaliste que nous avons interrogée :

 

 

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« Impossible d’être contre » le gouvernement, selon ce témoignage. Mais point de généralisation hâtive : si c’est la ligne de la radio nationale haïtienne, elle est une exception dans le paysage médiatique haïtien. Parmi les radios privées – plusieurs dizaines rien qu’à Port-au-Prince –, c’est plutôt l’excès inverse qui prévaut. Tout est permis, y compris les affirmations qui tomberaient sous le coup de la diffamation en France. « Il n’est pas rare d’entendre qu’un homme politique est un violeur, un trafiquant de drogues, un bandit… On est habitué », reconnait un animateur. Le journalisme factuel trouve donc difficilement son chemin, entre ces deux excès, celui de la censure, celui de la caricature.

 

"Journalistes, nous devons aussi nous remettre en cause"

 

« Il faut revoir certaines façons de travailler, estime Nicole Siméon, rédactrice en chef du journal Le Matin. Les débats politiques qui durent des heures ont pris trop de place sur les antennes. Organiser un débat politique, c’est parfois aussi se laisser aller à la facilité » :

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La précarité économique de la presse haïtienne accentue donc le turn-over dans les rédactions. Et rend difficile la réalisation d’enquêtes au long cours. Cette précarité favorise aussi la porosité avec les métiers de la communication, généralement mieux payés. Ainsi, l’un des présentateurs les plus populaires de Signal FM, Lucien Jura, est désormais… porte-parole de la présidence haïtienne. Un type de « transfert » dont Haïti n'a pas l'apanage, loin s'en faut...

 

Mario Viaud, le fondateur de Signal FM. FS © Radio France

Cette porosité entre les fonctions concerne les journalistes, mais aussi les patrons de médias : ainsi Mario Viaud, le directeur de l’entreprise audiovisuelle Signal FM, est aussi le dirigeant de la plus importante société de sécurité de l’île, PAP sécurité. Et il finance l’une avec l’autre.

 

Quel avenir ?

 

Pourtant, si la radio reste le média dominant (et de loin), sa santé est fragile. Le nombre de stations s’est accru, jusqu’au trop-plein. A Port-au-Prince, les fréquences finissent par se chevaucher. D’où un émiettement des ressources, mal compensé par la publicité. (écoutez ici un exemple de publicité à la radio haïtienne) : 

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La radio doit aussi faire face à un autre phénomène : l’essor de la télévision. Un poste télé n’est plus un produit de luxe, et les groupes de médias parient désormais sur le petit écran. Pour la première fois, cette semaine, le groupe privé Télé Signal a diffusé son journal télévisé.

Au-delà de ces turpitudes, la majorité des journalistes haïtiens demeure optimiste : « les années de lutte contre la dictature nous ont renforcé, se réjouit Hérold Jean-François, l’un des journalistes menacés sous Duvalier. Aujourd’hui, si des pressions venaient du pouvoir politique, toute la profession ferait corps ». Et l’auto-censure « est de moins en moins possible, assure Nicole Siméon. Avec Internet et les réseaux sociaux, un média qui cache des choses se décrédibilise immédiatement ».

 

Reportage et enquête de Frédéric Says, dans le cadre de notre journée spéciale à Haïti.

Thème(s) : Information| Communauté| Médias| Politique| Radio| Société| Haïti| liberté de la presse| média| social| tremblement de terre

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