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La Dispute

Revue de presse culturelle d'Antoine Guillot

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Chronique La Revue de presse culturelle d'Antoine Guillot

du lundi au vendredi de 21h20 à 21h25

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Cases, toiles et feuilles d'impôts

27.01.2012 - 21:20 Écouter l'émissionAjouter à ma liste de lectureRecevoir l'émission sur mon mobile

« La culture de la bande dessinée, c’est la culture du plouc qui regarde la télé une bière à la main. » De qui, cette déclaration en apparence insultante pour la bande dessinée et ses amateurs, nombreux ces jours-ci en cette ville d’Angoulême ? Du président de cette 39ème édition, Art Spiegelman lui-même, répondant aux questions de Gilles Médioni dans L’Express à propos de ses influences et de ses goûts, en l’occurrence en matière de peinture. « Mon esthétique vient de là, poursuit l’auteur de Maus : je suis un puriste du négligé, un bobo clodo. J’ai découvert la bédé à 8 ans, la peinture à 14. La première exposition que j’ai vue, c’était celle consacrée à Jackson Pollock. J’ai longtemps été méfiant et même très réticent devant l’art abstrait. Je ne savais pas comment l’interpréter. J’apprécie beaucoup les nouveaux objectivistes, les artistes allemands comme Max Beckmann, qui exacerbent la réalité en la tirant vers le grotesque, le moche, le laid. Et j’aime par dessus tout Maurice Utrillo pour son dessin et son utilisation de la perspective. Les peintres qui m’ont interpellé sont ceux qui se rapprochent de la bédé. Picasso, ce grand cartoonist, Georges Seurat, pour cet art accompli du pointillisme. »

On ne sait si Art Spiegelman, très pris ces jours-ci, a eu ou aura le temps de visiter l’exposition mitoyenne à la sienne au Musée de la Bande Dessinée, Une autre histoire : bande dessinée, l’œuvre peint, mais on parie qu’il en tirerait, comme nous, quelques réflexions quant au débat perpétuel sur la nature avant tout plastique ou littéraire de son mode d’expression. L’exposition rassemble une quarantaine d’auteurs de bande dessinée qui se sont essayé, à un moment ou à un autre, à la peinture, selon un protocole simple : quelques planches d’une part, une ou deux toiles de l’autre. Le Monde, entre autres, y a consacré un article sous le titre inutilement provocateur : « Le neuvième art en est-il vraiment un ? » (d’autant que l’article ne propose aucune réflexion sur la nature dudit 9ème art en tant que soi). C’est le critique d’art Philippe Dagen qui a fait la visite pour le quotidien. « La confrontation laisse souvent perplexe, écrit-il. Dans la mesure où la même main a crayonné des planches sur le papier et travaillé avec des couleurs sur la toile, on s’attend à des connivences ou des ressemblances. Il y en a, mais en nombre réduit – et ce ne sont pas les cas les plus convaincants. Quand Philippe Druillet, dont le génie graphique éclate quand il invente les aventures de Lone Sloane ou adapte Salammbô, exécute un grand tableau, le trait est lent et la couleur plate. Au risque du sacrilège, on en dirait à peu près de même d’Enki Bilal. Plus déconcertants sont les cas de dissociation, quand il paraît impossible d’établir une relation visuelle entre l’un et l’autre modes de création. Quoi de commun entre les abstractions matiéristes et gestuelles de Jean-Marc Rochette et son style burlesque ? Rochette s’est établi à Berlin, pour s’y consacrer plus complètement à la peinture si bien que la question n’est bientôt plus celle de l’alternance entre deux pratiques, mais de la substitution de l’une à l’autre. Plusieurs auteurs s’y sont essayés. Paul Cuvelier, très à l’aise dans l’album western, a quitté ce genre pour la peinture en 1951, des œuvres de forma réduits, d’un érotisme appuyé. Leur peu de succès l’a conduit, cinq ans plus tard, à revenir à sa table de dessinateur – insuccès qui ne paraît pas d’une injustice scandaleuse quand on considère ces dames nues enlacées, loin, trop loin de Balthus. Entre 1962 et 1963, Hergé a tenté la même expérience avant de se convaincre qu’il s’égarait. Il a alors souhaité que ses peintures, une quarantaine, soient détruites. Elles ne l’ont pas été et celles qu’il avait eu l’imprudence d’offrir commencent à réapparaître. L’une d’elles est à Angoulême, abstraction en rouge, bleu et noir, de moyen format et d’exécution propre, hybride d’Arp et de Poliakoff qui, si elle n’était d’Hergé, aurait fini aux puces, anonyme. Pour lui, le passage à la toile s’est révélé impossible, ce dont il s’est consolé en collectionnant ses contemporains, Warhol en particulier. Peut-être y avait-il en lui à la fois le complexe du « grand art » et un désir de récit si puissant qu’une toile abstraite à la mode des années 1950 ne pouvait en aucun cas satisfaire. Dans le dernier tiers du parcours, qui traite des années les plus récentes, les distinctions s’amenuisent et les frontières sont passées avec moins d’efforts et de craintes. Les mêmes publient des ouvrages et exposent dans des galeries. » Et Philippe Dagen de citer pour conclure les noms de Frédéric Poincelet, « bon sur toutes les surfaces, comme on le dirait d’un tennisman », du Berlinois Georg Barber, de Tobias Schalken ou encore de Jochen Gerner, autant de représentants d’une génération qui a justement compris qu’ils sont autant artistes quand ils font de la bande dessinée que quand ils font de la peinture, contrairement à leurs ainés qui ne se voyaient qu’artisans en réalisant leurs planches. De simples illustrateurs en somme. Et surtout pas des auteurs…

Or même l’administration fiscale vient de reconnaître aux dessinateurs la possibilité de se revendiquer du statut d’auteur devant les impôts, comme l’a relevé le site Actua BD. C’est dans la loi de finances rectificative pour 2011, et c’est revendiqué dans un communiqué du 13 janvier par le Ministre de la Culture. « Frédéric Mitterrand, écrit Didier Pasamonik, qui avait reçu complaisamment un « Fauve » pour l’ensemble de son œuvre hypothétique pour la bande dessinée a finalement décidé de mériter ses galons : il vient d’obtenir que les illustrateurs et les auteurs de bande dessinée jouissent du statut d’auteur vis-à-vis de l’administration fiscale », un statut jusqu’alors réservé aux seuls écrivains et compositeurs. « C’est sans doute, note Actua BD, le redressement fiscal collé à Albert Uderzo qui a provoqué cette réaction du ministre. » Il y a un an en effet, en vertu d’une lecture restrictive du métier de dessinateur, Uderzo s’était vu dénier par le fisc le statut de co-auteur sur les 24 premiers Astérix, et réclamer par conséquent et rétroactivement un redressement de 20% sur l’ensemble des sommes déclarées sur les droits provenant de ces 24 albums. La somme devait être rondelette, on est donc ravi pour Uderzo de cet heureux dénouement, mais comme le note un auteur internaute, Yamo, réagissant à l’article d’Actua BD : « J’ai l’impression que vous confondez “reconnaissance du statut d’auteur par le Fisc“ (c’est le titre de cet article), un choix administratif qui n’a que des retombées fiscales, et du reste pas forcément positives, avec “reconnaissance du statut d’auteur“ tout court, d’un point de vue social. »

Les impôts, je ne sais pas, ici en tout cas, nous avons tranché en inscrivant la bande dessinée dans nos Disputes littéraires du vendredi !

Thème(s) : Arts & Spectacles| Bande Dessinée| Finance| Peinture| Art spiegelman| impôts| Musée de la bande dessinée