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La Dispute

Revue de presse culturelle d'Antoine Guillot | 12-13

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Chronique Revue de presse culturelle d'Antoine Guillot

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Entre dadaïsme et situationnisme, les Pussy Riot

05.09.2012 - 21:20 Écouter l'émissionAjouter à ma liste de lecture

On a écrit, et donc lu, beaucoup de bêtises sur les Pussy Riot, présentées partout comme un groupe de musique punk, et parfois comme des inconscientes en mal de publicité. La correspondante à Moscou du Monde, Marie Jégo, a, elle, enquêté, et les a réinscrites dans le domaine si cher à Corinne Rondeau de la performance, et donc de l’art. “Qui sont ces drôles de dames ?, s’interroge-t-elle. Ni musiciennes punk, comme on a pu le dire – aucun album à leur actif –, ni artistes, ni poètes, les Pussy Riot sont inclassables. Elles font ce qu’on peut appeler des performances, mais qui n’entrent dans aucune catégorie. Elles mêlent politique, religion et art, mais « aucun des trois en particulier », rappelle le philosophe Mikhaïl Iampolski dans une analyse publiée par l’hebdomadaire New Times le 20 août. Pour lui, « ce genre d’action ne prend un sens qu’à travers la réaction qu’elle suscite ». De ce point de vue, la réussite est totale : en jetant en prison ces trois femmes, « l’Etat montre qu’il n’est pas en mesure de répondre à la plus élémentaire des opinions. Il ne peut que produire de l’absurde. En démontrant cela, les Pussy Riot ont fait preuve d’efficacité. »

Ces militantes ont parlé d’« acte politique ». Mais l’art n’est pas loin. Leurs costumes amples et colorés, leurs visages masqués rappellent les silhouettes des toiles de l’artiste Kazimir Malevitch. Le père du suprématisme s’était élevé contre le caractère ostentatoire de l’Eglise orthodoxe dans un texte publié en 1918. L’histoire de l’art n’a pas de secret pour les Pussy Riot. Au moment du procès, alors que l’accusation dénonçait des punkettes hystériques « aux mouvements de jambes diaboliques », le public a découvert trois étudiantes brillantes, lectrices assidues de Michel Foucault, Jacques Derrida, Gilles Deleuze et bien d’autres.

En prison, Maria Aliokhina, 24 ans, lit des poèmes d’Ossip Mandelstam. Nadejda Tolokonnikova, 22 ans, rêve de rencontrer le philosophe slovène Slavoj Zizek. Ekaterina Samoutsevitch, 30 ans, jadis première de sa promotion à l’Ecole Rodtchenko de photographie, est plongée dans l’histoire du féminisme. Des trois, la pasionaria est Nadejda Tolokonnikova, belle brune aux yeux noisettes et aux lèvres pulpeuses, revêtue durant le procès d’un tee-shirt bleu barré du cri des républicains espagnols pendant la guerre civile : « No pasaran ! » Elle s’est fait remarquer, le 29 février 2008, en copulant publiquement au Musée de zoologie de Moscou. Cette provocation visait à dénoncer l’intronisation de Dmitri Medvedev par son mentor Vladimir Poutine. L’action, intitulée « Baise en soutien à l’ourson héritier », avait été conçue par le groupe artistique Voïna (« la guerre »). Voïna est connu pour des hauts faits provocateurs : jeter une trentaine de chats errants dans l’enceinte d’un McDonald’s, embrasser sur la bouche des policiers en faction, renverser les voitures de police sur la place du Palais-d’Hiver, se masturber avec une carcasse de poulet dans un supermarché… « Depuis toute petite, je recherchais les situations extrêmes », expliquera Nadejda Tolokonnikova après sa performance au zoo. Pour cette provinciale, qui s’est longtemps consumé d’ennui à Norilsk, un ancien goulag au nord du cercle polaire arctique où elle est née, la transgression est un moteur. Voïna adore « désacraliser le sacré », insiste le critique d’art Andreï Erofeev.

En juin 2010, nouvelle action. A Saint-Pétersbourg, les peintres de Voïna dessinent un phallus géant sur la chaussée du pont mobile Litieïny. Le soir, une fois le pont relevé, le phallus apparaît et se dresse pile sous les fenêtres du FSB, les services de sécurité, successeurs du KGB dont est issu Vladimir Poutine. A l’époque soviétique, le KGB était appelé « les organes », et le mot « membre » (du Parti, de l’Académie des sciences ou des « services ») ouvrait bien des portes. Voïna aime jouer avec les mots.

En avril 2011, le groupe reçoit, pour son phallus géant, le Prix de l’innovation en art visuel, délivré par le ministère de la culture. Et les actions se multiplient, tout comme les disputes au sein du groupe. Piotr Verzilov, le mari de Nadejda, est exclu du collectif. Qu’à cela ne tienne, il sera le mentor des Pussy Riot. Qui va plus loin. « Les membres de Voïna disparaissent avant l’arrivée de la police, alors qu’avec Pussy Riot l’intervention de la police est nécessaire », analyse Andreï Erofeev, qui assimile leur puissance mobilisatrice à celle du poète Maïakovski, chantre du régime bolchevique. « Pussy Riot, c’est la voix de la rue », poursuit le critique d’art, lui-même condamné en 2009 à une amende pour avoir organisé une exposition sur la religion à Moscou, et qui perdit son poste de directeur de la collection d’art contemporain à la Galerie Tretiakov, à Moscou.

La police recherche deux autres participantes à la prière punk. Elles auraient fui le pays. Cette « chasse aux Pussy » est jugée « cohérente avec le retour du KGB au pouvoir, raconte Andreï, qui revient de Paris où une « alerte » a été mise en place par le centre d’art du Palais de Tokyo sur le phénomène Pussy Riot. Combattre l’intellectuel et l’artiste a toujours été au programme de la police politique soviétique. A l’époque de l’URSS, les expositions se tenaient dans les appartements. Aujourd’hui, les gens discutent de tout, partout et tout le temps. »

Héritiers de Malevitch ou de Maïakovski, des dadaïstes ou des situationnistes, Pussy Riot et d’autres jeunes artistes prospèrent sur le terreau de la contestation de la figure du père. Du temps de l’URSS, c’était Leonid Brejnev, resté dix-huit ans en fonction. Aujourd’hui, c’est Poutine, à la tête du pays depuis douze ans et réélu pour six ans. « La question du pouvoir les travaille », confirme Andreï Erofeev. Dans une Russie qui souffle ses vingt et une bougies, avec un leader « adolescent, obsédé par la force et ses muscles », souligne l’écrivain Boris Akounine, deux camps fourbissent leurs armes. Les nationalistes en chemise noire du groupe Sainte Russie s’apprêtent à patrouiller aux abords des églises pour prévenir de nouvelles profanations, alors que les Pussy Riot viennent d’enregistrer leur nom en tant que label commercial.”

Thème(s) : Arts & Spectacles| Exposition| Ekaterina Samoutsevitch| Kazimir Malevitch| Maïakovski| Maria Aliokhina| Nadejda Tolokonnikova| Performance| pussy riot| voina