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La Dispute

Revue de presse culturelle d'Antoine Guillot | 11-12

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Chronique La Revue de presse culturelle d'Antoine Guillot

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Le journalisme au coeur de l'écriture sur le cinéma : So Film

19.06.2012 - 21:20 Écouter l'émissionAjouter à ma liste de lecture

Nous saluons ici ce soir la naissance d’un nouveau magazine de cinéma, né de l’association entre un mensuel, So Foot, et un éditeur de livres et de DVD, également producteur et distributeur : Capricci. Le tout s’appelle So Film. Le comité de rédaction, pléthorique, sous la direction de Thierry Lounas, ressemble en grande partie à des Cahiers du cinéma canal historique : on y retrouve, pour les plus récents rédacteurs de l’auguste revue, Emmanuel Burdeau, son avant-dernier rédacteur en chef, Cédric Anger ou Hervé Aubron, et pour les plus anciens, Louis Skorecki et Luc Moullet, qui s’affrontent dans une chronique mensuelle, Moullet vs Skorecki, mais aussi Jean Narboni et Jean Douchet, là c’est carrément vintage. Ça ne fait pas pour autant de So Film une copie ou un remake des Cahiers : on y est plus souvent dans l’information ou le récit journalistique que dans l’analyse critique. Au sommaire, sous la couverture montrant un Ricky Gervais très énervé, toutes dents dehors et poitrail velu marqué d’un « ATHEIST » en lettres de sang, seulement quatre critiques, dont les deux films dont nous parlons ce soir, Adieu Berthe et Faust, mais surtout des entretiens, souvent surprenants comme la rencontre entre la porno star HPG et le discret Petit Prince de la Nouvelle Vague, Jacques Rozier, une interview d’André Bellaïche, le cerveau présumé du gang des Postiches, qui déclare ne pas aimer les films de gangster, ou encore du gourou Raël, en pleine préparation du projet de sa vie : son biopic à 250 millions de dollars.

Côté Histoire du cinéma, So Film revient sur l’histoire des Muppets et des Charlots, et raconte en bande dessinée les aventures de Pierre Rissient, qui à la façon de l’Oncle Paul rapporte les propos salaces de John Ford sur les trois borgnes d’Hollywood. Jean-Claude Brisseau avoue quelques erreurs de jeunesse, à savoir « de parfois ne pas avoir réussi à imposer une vraie légèreté et de la vitesse sur [ses] tournages ».

Enfin, il y a des reportages, sur le tournage du prochain Larry Clark, Marfa Girl, au Texas, ou dans la salle de projection du Palais de l’Elysée, “l’une des plus laides de France“, selon l’auteur de l’article, Brieux Férot. Charles de Gaulle s’y était fait projeter La Grande Vadrouille, François Mitterrand Paris, Texas, Jacques Chirac Le Fabuleux Destin d’Amélie Poulain, et Nicolas Sarkozy, apparemment le plus assidu, Home, Des hommes et des dieux et enfin Bienvenue chez les Ch’tis, officiellement rien d’autre. Quant à François Hollande, il confiait le 11 avril 2012 au Parisien que “lui n’organiserait vraisemblablement pas de projection : « Une séance au cinéma, c’est un moment de réunion, d’échange. […] Etre tout seul pour rire, c’est très embêtant. Et pour pleurer, ça l’est encore davantage. »

Il y a beaucoup de choses encore dans ce décidément très riche premier numéro de So Film, dont une passionnante enquête à Nollywood. Nollywood, c’est la “contraction de « Nigeria » et « Hollywood », la troisième industrie cinématographique au monde, qui a longtemps bâti son succès sur des films à petits budgets, tournés et vendus au kilomètre. Au programme : du vaudou, des esprits maléfiques et de la love story bien niaise. Aujourd’hui, Nollywood, en perte de vitesse, et, donc, en pleine mutation, rêve d’un cinéma plus mainstream et plus ambitieux.“ Envoyé par So Film sur le tournage de King of Shitta, produit et interprété par un chef de gang de quartier à Lagos, Joachim Barbier a aussi enquêté sur cette crise du cinéma local due en partie au piratage, mais aussi à une baisse d’inspiration.  « La vérité, c’est que les scénarios sont devenus insipides et prévisibles », déclare Chike Briyan, le président de la guilde des scénaristes nigérians. « Les producteurs de Nollywood ne reconnaissent aucun talent ni aucune utilité à ceux qui écrivent des scripts. Donc on est dans des phénomènes de mode, de tendance. Tout le monde s’y engouffre en même temps. Par exemple, en ce moment, les films partent de deux éléments centraux pour bricoler une histoire : le kidnapping ou le Blackberry. Sinon, la plupart des producteurs de cinéma commercial pensent que quelqu’un capable de rédiger une lettre pour savoir si vous allez bien peut écrire une bonne histoire pour le cinéma. »

L’histoire, c’était pourtant l’essence du succès de Nollywood. Celle que tentent toujours de raconter les films tournés dans les studios de Surulere, le quartier de l’industrie du film de Lagos, au rythme moyen de 800 productions par an. Des scripts qui parlent aux Africains parce qu’ils racontent l’Afrique. Pas celle des studios de Hollywood et de leur vision CNN d’un continent qui se résumerait à des bandes d’enfants soldats victimes de cyniques trafiquants de diamants. Encore moins l’Afrique du « cinéma calebasse » de la grande famille de la francophonie, surnom donné à ces chroniques poétiques ou folkloriques d’un continent pétrifié dans son immuabilité. Des productions plus destinées à rassurer ceux qui financent au Nord plutôt que divertir ceux qui regardent au Sud. Comme le résume sans malice le réalisateur Kunle Afolayan : « Tous les films africains sélectionnés à Cannes sont d’un ennui prodigieux. S’ils étaient projetés ici, à Lagos, la moitié des spectateurs s’endormirait, l’autre moitié quitterait la salle. »

Pour en savoir plus sur cette fabrique de blockbusters par l’Afrique, pour l’Afrique, qui se prépare à conquérir le monde, lisez So Film, le magazine qui ambitionne de « remettre le journalisme au cœur de l’écriture sur le cinéma ». Pari gagné pour ce premier numéro, à suivre !

Thème(s) : Arts & Spectacles| Cinéma| Presse Ecrite| Nollywood| So Film