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La Dispute

Revue de presse culturelle d'Antoine Guillot

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Chronique La Revue de presse culturelle d'Antoine Guillot

du lundi au vendredi de 21h20 à 21h25

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Renouvellement permanent des collections

09.01.2012 - 21:40 Écouter l'émissionAjouter à ma liste de lectureRecevoir l'émission sur mon mobile

Fabrice Luchini tourne en ce moment son spectacle Lecture, en alternance au Théâtre de l’Atelier à Paris et en régions et affiche complet à chaque représentation. Grand succès pour ce montage de textes de La Fontaine, Baudelaire, Hugo ou encore Céline, que le comédien interprète en solo. Sauf vendredi soir, au Théâtre Romain-Rolland de Villejuif, dans le Val-de-Marne, où le spectacle a dû être interrompu, comme l’a raconté hier Le Parisien. On a d’abord cru à une fuite d’eau qui tombait sur l’acteur, mais ce qu’a découvert le membre de l’équipe technique dépêché sur le toit, ce sont trois chenapans de douze ans, qui insultaient Luchini et lui crachaient dessus depuis une trappe. « Il s’agissait juste d’une bande de gamins qui se sont introduits dans le théâtre pour mettre le bordel, relativise le comédien. Ils ont fait du boucan au-dessus de moi, ils avaient l’air de danser. Je n’ai subi aucune agression. Je suis allé jusqu’à la fin du spectacle, mais j’ai écourté les prolongations à cause du bruit. » Luchini s’en sort finalement bien, mieux en tout cas qu’Akram Khan, dont on apprenait jeudi dernier dans La Croix que son spectacle, chorégraphié par lui et le mettant en scène avec Sylvie Guillem, prévu le soir même et jusqu’à aujourd’hui au Théâtre des Champs Elysées, ne pourrait pas avoir lieu. Akram Khan s’est en effet sérieusement blessé au talon d’Achille en répétition, ce qui lui interdit de danser, ont annoncé les producteurs. Il n’était pas prévu de parler de ce spectacle ce soir à la Dispute, même avant son annulation, non pas que nous ayons eu le nez creux, ou que le spectacle n’en vaille pas la peine (Akram Khan est un excellent chorégraphe), mais déjà parce que le spectacle ne se jouait que sur 5 jours, avant certes sans doute une tournée. La très courte durée de représentation des spectacles, qui s’est généralisée en particulier dans le théâtre subventionné, pose problème pour des émissions comme la nôtre, mais aussi et surtout aux spectateurs, voire à la mission même du théâtre public, comme l’explique le Directeur de la maison de la culture de Grenoble, Michel Orier, dans un point de vue publié dernièrement dans les pages « Rebonds » de Libération. Un texte qui commence par la citation d’un texte de Gilles Filchenstein, dans La Dictature de l’urgence, sur une célèbre chaîne de magasins de vêtements, dont le nom commence par un Z et finit par un A.

« « Z...a, c’est l’histoire d’une petite boutique qui compte plus de 3 000 magasins dans plus de 30 pays. Sa puissance tient à une idée : le renouvellement permanent, comme il y avait jadis la révolution permanente. Il faut accélérer le rythme de rotation des collections, s’adapter au plus vite aux nouvelles tendances et exigences des consommateurs – je veux ce que je vois […] et immédiatement. Il faut produire peu de pièces, 10 000 ou 15 000 maximum. Il faut, comme l’assume crûment un dirigeant de Z…a, créer un climat de pénurie pour déclencher l’acte d’achat. »

Prenez la plaquette de saison de n’importe quel théâtre subventionné, reprend Michel Orier, regardez les modalités d’accès. La collection des spectacles de chaque année y est présentée au plus juste du taux de remplissage, à peine de quoi servir les publics fidélisés qui s’y rueront dès l’ouverture des guichets pour ramener le nombre de sésames nécessaires à l’accès aux représentations. Là où ils venaient trois ou quatre fois par saison, ils y viendront plus d’une dizaine de fois. La baisse des subventions (et de façon plus précise de l’écart artistique) impose des taux de remplissage stratosphériques, on joue moins souvent, et si le taux frise les 100%, on fait moins de public et surtout, moins de public nouveau ou différent, mais l’apparence et les budgets sont saufs, ce qui n’est pas rien. Bercy a même, avec l’accord du ministère de la Culture, inscrit le taux de remplissage parmi les trois marqueurs d’évaluation retenus.

On crée la même fringale et le même stress que chez Z…a pourvu que l’on puisse présenter une collection aussi diversifiée. Et plus on monte dans l’échelle de la représentation et dans ce bon vieux concept de distinction, plus les places s’arrachent et deviennent chères et inaccessibles, il n’est qu’à voir ce qu’est devenu l’Opéra.

Les statistiques sont tragiques : un spectacle est joué en moyenne en France deux fois et demi avant de laisser la place au suivant… Ainsi, le théâtre public n’a pas pu éviter le mouvement d’emballement de la société et vivre dans une sorte d’exception culturelle permettant une respiration différente et un rapport au temps plus détendu. Or, la démocratisation culturelle ne peut retrouver des couleurs et l’on ne peut prétendre à la diversification des publics qu’en laissant les artistes s’insérer plus longuement dans les territoires de la représentation. Ainsi le taux de remplissage, facialement satisfaisant, ne recouvre-t-il qu’une victoire à la Pyrrhus et l’on pourrait dire avec lui « encore une victoire comme celle-là et nous sommes perdus. » Nul ne peut s’attrister de jouer devant une salle pleine, mais une représentation de plus touche mathématiquement plus de public et la composition de la salle bougera d’autant plus que l’on joue plus longtemps. C’est vrai de la plus petite à la plus grande agglomération.

Enfin, ce cycle a fabriqué une bulle entretenue par le dynamisme de la croissance des créations disponibles chaque année. Le nombre de plateaux n’étant pas exponentiel et l’allongement de la durée de vie des artistes n’étant pas différent du reste de la société, toute hausse du nombre des représentations par spectacle est de fait difficilement compatible avec la présentation des travaux de tout un chacun, mais les spectacles ne peuvent se déployer dans un temps aussi court et l’inachevé a force de loi. La fragmentation et le zapping qui s’en suit ont pour règle l’intermittence. A cela il convient d’ajouter que les tournées ville à ville formatent les esthétiques plus sûrement que n’importe quelle « major », et surtout qu’elles tirent vers le bas les métiers de la scène. Il est plus fréquent d’avoir besoin de déménageurs monteurs que de compagnons de plateau capables de s’inscrire dans le jeu.

Tout concourt, dans l’état de pénurie actuel, à une accélération d’un mouvement contraire à l’esprit des politiques publiques en la matière, conclut Michel Orier. Redonner à la cité le temps de la représentation est un enjeu considérable qui va bien au-delà du plateau. Il faut, pour avancer dans ce sens, mettre un terme à la lente dégradation budgétaire de nos institutions, et inscrire cette régulation au cœur des réformes à venir. Il en va du sens même de ce qui est à l’œuvre ici depuis plus de cinquante ans. »

Thème(s) : Arts & Spectacles| Théâtre| Akram Khan| Fabrice Luchini| Michel Orier| politique culturelle| taux de remplissage| théâtre public| théâtre subventionné