Après Olivier Rolin, Sylvie Germain et Mathias Enard l’an dernier, c’est au tour de Dominique Fernandez, Danielle Sallenave et Maylis de Kerangal de marcher, ou plutôt de rouler, sur les traces de Blaise Cendrars, avec des livres qui paraissent ces jours-ci : respectivement Transsibérien, Sibir et Tangente vers l’Est. Très logiquement, la critique les traite d’un bloc, parfois sympathiquement, comme Marianne Payot dans L’Express ou Frédérique Roussel dans Libération, plus souvent avec une certaine acidité. « Ce fut comme le voyage en URSS de Gide et compagnie, en moins intéressant, écrit ainsi dans Le Nouvel Observateur David Caviglioli, qui en était. Du 28 mai au 15 juin 2010, une trentaine d’écrivains et de journalistes traversèrent la Russie d’ouest en est, de Moscou à Vladivostok, à bord du fameux Transsibérien. On célébrait l’année France-Russie. Nous voyagions dans des wagons typiques accrochés en queue du vrai train, celui que prennent les Russes et qui ressemble à tous les trains du monde, comme si on avait accroché une voiture du PLM à un TGV Paris-Marseille. Blaise Cendrars, par la grâce de sa Prose du Transsibérien, avait été désigné comme notre saint patron. Mais nous avions beau prendre des airs de Corto Maltese, nous vîmes plus de centres culturels que d’isbas isolées, plus de bibliothécaires que d’aventuriers perdus.
Un étrange courant de la littérature de voyage naquit dans les syndicats d’initiative sibériens. Trois livres sont parus l’an dernier : Olivier Rolin, Sylvie Germain et Mathias Enard, avec le talent qu’on leur connaît, y romançaient plus ou moins cette épopée des temps touristiques. Trois autres sortent aujourd’hui. Heureusement que le Club Med ne propose pas d’ateliers d’écriture : on ne compterait plus les méditations littéraires sur l’histoire de Djerba. Comprenez bien : ce sont d’excellents livres. Dominique Fernandez déploie son érudition sur les 9 000 km du parcours, dans un beau précis de littérature russe bercé par le roulis. Maylis de Kerangal livre un petit récit époustouflant, où un bidasse de l’armée russe et une jeune femme rêvent de fuir la Sibérie, ce qui est impossible. Danièle Sallenave tient son journal de voyage, stimulant pot-pourri d’introspection et de dépaysement, dans lequel le présent ne sert que de tremplin vers l’histoire. Le touriste imbécile ânonne ce qu’il a vu ; le touriste intello raconte ce qu’il n’a pas pu voir. Quand il avale une soupe à l’oignon dans le restaurant d’un train russe, il pense aux wagons plombés. Il rencontre des chômeurs bouriates en doudoune Adidas, puis court se documenter sur les héroïques cavaliers mongols. Cendrars, lui, n’avait jamais pris le Transsibérien. Remarquez, son poème était mauvais. Comme quoi les voyages organisés ont tout de même du bon. » David Caviglioli partage en cela les avis de Dominique Fernandez et de Danièle Sallenave sur La Prose du Transsibérien du poète manchot : « poème assez banal, voire médiocre » selon le premier, « qui a beaucoup vieilli », renchérit la seconde.
Encore plus méchante, pas sur Cendrars, mais sur ces deux écrivains, Elisabeth Philippe, des Inrockuptibles : « Souvenez-vous, écrit-elle. L’école primaire, votre instituteur… A chaque rentrée, vous aviez droit au même sujet de rédaction : « Racontez vos vacances ». Les moins chanceux devaient même subir la lecture, à haute voix, et souvent ânonnée, des textes les plus réussis de leurs petits camarades. On pensait ce temps révolu, maigre consolation à l’apparition des premières rides et autres tracas de la vie d’adulte, mais consolation tout de même. Eh bien, non. En mai 2010, une joyeuse bande d’écrivains était invitée à bord du Transsibérien. Evidemment, on était très contents pour eux. Un peu moins quand leur voyage prend la forme de récits pas toujours réussis, relevant, pour la plupart, davantage de la carte postale ou de la soirée diapo que de la littérature. Les premiers à rendre leur copie furent Olivier Rolin et Mathias Enard. L’an dernier, le premier publiait Sibérie, recueil de chroniques aux allures de quête, de voyage initiatique hanté par les fantômes de Pasternak et Gogol. Avec L’Alcool et la Nostalgie, Enard livrait un Jules et Jim made in Russia, envapé de drogue et de vodka, une réécriture assumée de La Prose du Transsibérien et de La Petite Jeanne de France, de Blaise Cendrars. Un beau texte qui portait en exergue ces mots de Tchekhov : « Cette fameuse âme russe n’existe pas », telle une injonction à éviter les idées toutes faites sur la Russie. Un écueil que n’ont malheureusement pas évité tous ses compagnons de voiture.
Bon élève, l’académicien Dominique Fernandez signe avec Transsibérien un carnet de route très documenté illustré par des photographies de Ferrante Ferranti, ce qui lui garantit au moins quelques points pour la présentation. Aucun détail ne nous est épargné, ni le nombre de kilomètres exact qui séparent Moscou de Vladivostok (9 288), ni la largeur des voies ou l’aménagement des compartiments. Consciencieux, appliqué, Dominique Fernandez ne parvient pas réellement à faire émerger une vision personnelle et originale de la Russie, son propre point de vue étant noyé sous une tonne de références et de lectures.
Pas beaucoup plus de subjectivité dans Sibir de Danièle Sallenave, amie de Coupole de Fernandez. Là aussi, le récit de voyage, narré par le menu presque heure par heure, est parasité par les images toutes faites de « la steppe, la taïga », les « immenses étendues dépeuplées ». Comme si ces auteurs n’arrivaient pas à projeter autre chose que des idées préconçues sur la page blanche de l’espace sibérien.
Seule la fiction, semble-t-il, permet de sortir de ces sentiers rebattus, estime la critique des Inrockuptibles. Dans Tangente vers l’Est, Maylis de Kerangal raconte, dans une prose moins fulgurante que celle de Naissance d’un pont (son précédent ouvrage), la rencontre d’une Française, Hélène, et d’un jeune appelé russe, Aliocha, qui veut fuir l’armée. L’une des qualités du texte est d’être trois fois plus court que ceux de Sallenave et Fernandez. Le voyage passe plus vite et offre au moins une échappée hors des clichés. »
De quoi donner envie d’aller vérifier si le Transsibérien de Cendrars est vraiment si « banal », « médiocre » ou « vieillot »…
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