par Cécile de Kervasdoué
Vous le savez sans doute nous sommes précisément entrés dans cette période charnière... entre le printemps et l'automne... qui se situe entre nos rêves et nos désillusions…
Cette année 2011 a commencé avec un optimisme incroyable... celui des révolutions arabes et de ses propositions modestes mais réalisables…et puis voilà que sur les places publiques européennes, on se plait à s'indigner aussi... et à rêver !
Sauf que ce ne sont pas les mêmes rêves... les rêves de la jeunesse arabes sont politiques alors que ceux des espagnols et par extension des grecs, des portugais et de quelques français... ont trait à la morale !
C'est bien là toute la difficulté : en Europe, il ne s'agit pas de copier un modèle démocratique mais d'inventer carrément un nouveau modèle... et pour cela il faut plus que de la volonté... il faut de l'imagination...
Voilà ce qu'on peut lire dans les pages débat d'el Pais espagnol ce matin qui relie toute l'actualité de ce jour avec la disparition d'un très grand homme... une mémoire du 20ème siècle... titre le quotidien de Madrid
Écrivain et intellectuel européen majeur ! rajoute son confrère d'el Periodico
un homme infatigable et d'un grand courage continue el Mundo
une référence en terme de dignité et d’intégrité qui a lutté toute sa vie pour l'Europe démocratique
mais un homme moderne surtout... écrit la Vanguardia
et dont on a bien besoin dans une époque si angoissée... écrit ce matin le Temps en Suisse qui commence ainsi : qu'est ce qui est long et vert et qui est mal aimé ?... le concombre... le concombre angoissé !!! s’amuse le Temps…la faute aux infos qui en disent trop? ou trop vite? Que faire du nucléaire de Fukushima... ou de ce concombre tueur d'abord criminel puis innocenté
d'abord c’était le concombre, ensuite le soja demain ce sera probablement la fraise... titre de Volskrant aux Pays Bas... personne ne comprend plus rien à rien… et cette confusion qui détruit des vies humaines, cause des dommages de millions d'euros, en écornant au passage l'image de l'Allemagne comme gestionnaire moderne
et celle de l'Europe... qui n'en avait pourtant pas besoin....
Tout est sens dessus dessous... rajoute la Suddeutsche Zeitung en Allemagne... voilà que le monde se met à avoir peur des légumes... le mot « salade » sonne comme un coup de feu!... Hambourg est devenu la cité de la peur
et pendant ce temps là répond un encart du Canard Enchainé... qui se soucie par exemple du naufrage de ce rafiot avec à son bord 800 personnes fuyant les combats de la Lybie ? ... rafiot qui a sombré la semaine dernière au large de la Tunisie dans l’indifférence générale... 270 migrants ont échoués à la morgue... une poignée de pauvres bougres qui ne connaitront jamais eux les dangers de l'agro alimentaires
Mais vous ne voyez pas combien tout ce chaos qui parait absurde est porteur de sens ?... au sens littéraire du terme... porteur de poésie... écrit le Diario de Noticias au Portugal... parce que toutes ces réalités aussi informes soient elles ...aussi complexes aussi ...sont des matériaux aussi littéraires que politique
et le journal portugais est un des rare quotidien européen à faire ainsi référence à la mort d'un des plus grands intellectuels européens... Jorge Semprun qui est mort à Paris à l'âge de 87 ans
le Jakarta Post en Indonésie... consacre un article à raconter la vie extraordinaire de cet intellectuel européen ce matin, à la fois écrivain, scénariste, ancien ministre espagnol
Résistant au nazisme déporté à Buchenwald ... activiste communiste anti franquiste... et qui savait mettre en mots la réalité de son présent et les fantasmes de son passé
et c'est la presse espagnole non la française qui est la plus prolixe quelque soit le bord politique
Peu d'hommes peuvent prétendre à avoir traversé autant d'aventure et d'expérience que lui ... il vivait dangereusement au sens Nietzschéen du terme... commente le conservateur Abc... et il se plaisait à s'appliquer à lui même cette phrase de Baudelaire... « J'ai plus de souvenirs que si j'avais mille ans »... agent clandestin dans l'Europe de la guerre froide... agitateur communiste dans l'Espagne franquiste... il fut l'un des espagnol les plus intéressants du siècle dernier, le plus européen aussi... et Abc conclut... c'était « une mémoire vive »... comme un Soljenitsyne ou un Primo Levi pour qui le sens de l'Europe était absolument essentiel... c'est sans doute pour cette raison qu'il considérait l'écriture comme une possibilité salvatrice pour lui même et pour tous les autres
« la littérature m'a facilité la rupture politique et la politique m'a facilité la rupture littéraire » Ces mots de Semprun s’affichent en une d’el Mundo et résument assez bien l'importance chez ce grand homme de la contradiction écrit le journal espagnol: on a souvent dit de lui qu'il était le plus français des écrivains espagnols... mais s'il y a une certitude à propos de Semprun c'est qu'il était fondamentalement espagnol. Têtu, imprévisible et séducteur, jouant tout sur une carte, tant lorsqu'il était dans la clandestinité antifranquiste que lorsqu'il raconte de manière décharnée son expérience à Buchenwald...
et el Mundo se plait à raconter les facettes les plus obscures de ce personnage fait à la fois de loyauté et de trahison comme le titre d'une de ses biographies... son expulsion du Parti communiste français par exemple ou ses relations avec Marguerite Duras ou encore ses déclarations sur l'échec de la gauche lors de la chute du mur...
et el Pais explique : voilà un homme qui ne connaissait pas la rancœur... d'où ses voyages à Buchenwald... son apprentissage de l'allemand... les couleuvres qu'il a avalé tant sur la scène politique espagnole que la scène littéraire française qui lui a refusé l'académie française parce qu'il était communiste et d'origine espagnole... mais il restait cet homme sans rancune répète cette tribune d'el Pais sans rancune, ni pour la mort ni pour la vie...
un homme qui a vécu les grands tumultes historiques du 20ème siècle... continue Mario Vargas Llosa toujours dans les pages d'el Pais... et qui malgré tout, n'a jamais perdu ses illusions... militant encore et toujours pour la démocratie de gauche qu'il avait embrassée... écrivain engagé comme avant lui Albert Camus... dont la littérature est tout autant envahie de valeurs morales...
et c'est ainsi qu'il portait un jugement sévère sur les mouvements de contestations français : où des manifestants et des syndicats semblent sans cesse jouer leurs rôles comme s'il était écrit à l’avance sans imaginer que la réalité puisse réellement changer... c'est ainsi qu'en France, un jour de chaos peut être suivi, comme par enchantement, d'un retour immédiat à la normale sans que rien n’ait changé!
d'où cette phrase de Vargas Llosa... en plus d'être un écrivain magnifique, un grand essayiste très ami de ses amis, Semprun était un homme serviable, sans frontière, mai un homme très contemporain, européen engagé avec une vision transnationale et généreuse... alors, plus qu'une mémoire vive il était finalement l'inspiration de l'Europe en marche
d'où la double conclusion du Temps en Suisse et de la Libre Belgique :
Engagez vous... vraiment...corps et âme... voilà sans doute le message qu'il aurait voulu laisser...
Pour la survie des concombres ! plaisante le Temps
Pour une Europe démocratique en construction martèle la Libre Belgique... plus libre et plus juste...
voilà sans doute ce qu'il faudrait imaginer aujourd'hui, entre le printemps arabe et l'automne européen.
alors bon été à vous.
Thème(s) : Information| Presse Ecrite| Jorge Semprun


