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L'hommage à Tàpies

07.02.2012 - 07:24 Écouter l'émissionAjouter à ma liste de lecturevideo

Par Thomas Cluzel.

Antoni Tàpies en 1996 à MadridAlberto Martin©EPA / MAXPPP

Il y a quelques années, interrogé sur son expérience de la vie parisienne, il avait raconté dans les colonnes du journal espagnol ABC sa rencontre avec un certain Picasso. Nous étions en 1950, et l'Institut français m'avait enfin accordé la bourse que j'avais sollicitée.

J'avais une lettre d'introduction pour Picasso, ainsi qu'un paquet à lui remettre. La rencontre eut lieu dans son vieil atelier de la rue des Grands-Augustins. Ce jour-là, il y avait beaucoup de gens chez lui. Picasso en pull et charentaises à carreaux était entouré de gens qui parlaient tous en même temps. L'ambiance était extraordinairement bruyante et enfumée.

Quand il sut que j'étais peintre Picasso me demanda quel âge j'avais : 27 ans. "Et tu fais quel genre de peinture ?" me demanda-t-il avant d'ajouter : "C'est vrai qu'aujourd’hui il est très difficile d'expliquer comment on peint.  Autrefois, on disait : je suis portraitiste ou bien je fais de la peinture d'histoire ... Mais aujourd'hui. "J'étais tellement intimidé que j'entendais à peine ce qu'il disait. Ouvrant une porte, il me fit entrer dans une sorte de grenier aux immenses compartiments remplis de toiles, de chevalets, de boîtes, de tas de papiers et de toutes sortes d'outils. Après cette rencontre, les joues encore rouges d'émotion je retrouvai le froid de la rue. Je venais de donner l'accolade à ce peintre légendaire que chacun d'entre nous pour une raison ou pour une autre porte dans son cœur.

Eh bien ce matin, c'est à lui, lui qui autrefois avait à peine osé s'adresser au maître que la presse espagnole rend à son tour hommage. Lui, le dernier grand artiste du XXe siècle titre El Mundo.
 

Hier, le peintre et sculpteur catalan Antoni Tàpies est décédé à Barcelone à l’âge de 88 ans.

Tàpies ou l'éthique de la peinture, peut-on lire encore ce matin en une de La Vanguardia, le journal de Barcelone. L'un des plus vieux quotidiens espagnols qui se souvient d'avoir choisi l'an dernier pour célébrer sa nouvelle édition en catalan une œuvre de l'artiste. C'était le 3 mai 2011. Sauf qu'à l'époque rappelle le directeur adjoint du quotidien, la mort d'Oussama Ben Laden avait contraint la rédaction à reporter la une au dimanche suivant. La dite Une représentait la main de l'artiste en train de peindre, en même temps que celle du lecteur qui feuillette les pages. La preuve pour le journal de son compromis avec les citoyens, la modernité et l'avant-garde culturelle.

 

Artiste autodidacte, Tàpies était connu pour ses toiles et ses compositions étonnantes. Un style inédit et puissant, direct et frontal. Le peintre privilégiait la matière traitée non pas comme un support ou un médium, mais pour son expressivité propre. Chez lui, précise Le Temps, un simple carton qui avait pour lui justement d'être un carton, pauvre récipiendaire de tracés à la mine de plomb ou à la gouache était non seulement le miroir d'éléments empruntés à la réalité, mais aussi l'incarnation même de cette réalité. Le passé et le moment présent à la fois. Tàpies était beaucoup plus qu'un peintre ou un artiste écrit encore La Vanguardia. Travailleur infatigable, véritable enquêteur, il avait ouvert des portes et expérimenté de nouvelles langues esthétiques.

 

Etudiant en droit pour faire plaisir à ses parents, il avait été contraint au début des années 40 d'arrêter ses études victime d'une grave infection pulmonaire. Deux années de convalescence durant lesquelles il s'intéressera tout autant à l'histoire de la philosophie qu'à la musique romantique. Tout en continuant à peindre et à dessiner. Car très jeune déjà, précise ce matin le New York Times, Tàpies avait su développer ses talents artistiques. D'abord fortement influencé par les peintres surréalistes Miró et Klee, il abandonnera rapidement ce style dans le courant des années 50 pour se tourner alors vers ce qui deviendra son travail, sa signature : des surfaces souvent rayées, crevées, incisées, presque saignées, avec des lettres, des chiffres, des signes.

Tàpies fut l'un des premiers à donner ses lettres de noblesses au mélange des matériaux. Ajoutant de la poudre d'argile et de marbre à sa peinture, utilisant le papier déchiré, la corde, des chiffons. Autant de symboles oniriques pêchés dans la soupe de l'inconscient et suggérant une langue ancienne. Pas morte, juste ancienne et que l'on voudrait savoir déchiffrer.

Sauf que Tàpies, lui, refusera toujours d'en donner les clefs. Bien que lassé d'être qualifié de peintre abstrait, il refusera toujours d'expliquer ses rayures alléchantes, ses lettres et ses croix. Mes travaux disait-il simplement avait déjà quelque chose du graffiti des rues. Tout un monde de protestations refoulées, clandestines mais pleines de vie.

 

Tàpies était un peintre de la vérité. Une vérité sans fards et tellement naturelle que sa force intérieure. Son poids et son énergie dépassaient à elle seule tous les beaux discours sur l'intention de l'artiste et sa réalisation picturale peut-on lire encore ce matin dans les colonnes d'El Pais. Le journal qui conclut : la mort de Tàpies signe donc la mort de la vérité.

 

"Mon illusion", disait l'artiste, "c'est d'avoir quelque chose à transmettre". "Et si je ne peux pas changer le monde ... alors au moins je voudrais changer la façon dont les gens le regarde."

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