Le projet Hypertext Corpus Initiative du Medialab de Science Po ©Medialab
Longtemps, les sciences humaines ont souffert d’un lourd handicap vis-à-vis des sciences physiques. En effet, le sociologue était privé de l’outil primordial pour tout scientifique : l’instrument de mesure. Il ne pouvait appréhender son objet d’étude, l’homme et la société, qu’à travers des méthodes approximatives d’enquêtes et de sondages. D’où, sans doute, le qualificatif de science « molle » attaché aux sciences humaines, par opposition aux sciences dites « dures » comme la physique, la chimie ou la biologie. Cette situation est en train de changer radicalement depuis quinze ans avec l’apparition d’un phénomène unique dans l’histoire de l’humanité : Internet.
A ses débuts en France, dans les années 1995, la toile ou le web n’était qu’un nouveau lieu de publication de l’information, sorte de version électronique en ligne des journaux et autres plaquettes d’entreprises ou d’institution. Mais depuis l’an 2000, Internet s’est transformé en un nouveau moyen de communication, d’expression directe pour tous les internautes et de commerce électronique. Sans parler de l’explosion du phénomène des réseaux sociaux. Or, le web confère une caractéristique inédite à ces activités humaines : elles sont enregistrables et analysables. L’immense accumulation de données informatiques fournies par les internautes eux-mêmes dès lors qu’ils laissent des traces sur la toile constitue aujourd’hui une véritable mine d’information pour les sociologues. Malheureusement, ces derniers ne sont pas les seuls à exploiter le minerai du web. Le commerce, le marketing, les ressources humaines des entreprises, la police ou les services secrets sont déjà à l’œuvre pour tirer profit de l’analyse du comportement des internautes sur la toile.
L’univers de liberté d’expression qu’Internet a représenté à ses débuts est-il en train de devenir l’univers de l’espionnage généralisé des utilisateurs du web ?
Les internautes peuvent-ils échapper à cette analyse systématique de leur comportement que l’on peut ressentir comme une atteinte à leur vie privée ?
Pour y échapper, encore faudrait-il que les victimes soient conscientes de l’espionnage dont elles font l’objet. Est-ce le cas et est-il possible de rendre transparentes les pratiques d’analyse du web ?
Enfin, est-il possible d’anonymiser les traces laissées par les internautes sur la toile afin qu’elles puissent être exploitées sans attenter à la vie privée de chaque individu ?
Invités :
Alain Leberre, PDG et cofondateur de Linkfluence,
Dominique Leglu, directrice de la rédaction de Sciences et Avenir,
Antoinette Rouvroy, chercheuse au Fonds de la recherche scientifique au Centre de Recherche interdisciplinaire en information, droit et société à l’Université de Namur, auteur avec Mireille Hildebrandt de Law, Human Agency and Autonomic Computing.The Philosophy of Law Meets the Philosophy of Technology (Routledge, 2011)
Benoît Sillard, Président de CCM Benchmark Group, auteur de Maîtres ou esclaves du numérique ? qui vient de paraître aux éditions Eyrolles,
Tommaso Venturini, coordinateur des recherches au Médialab Sciences Po Paris.
En partenariat avec Sciences et Avenir
Thème(s) : Sciences| Internet| Innovation
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Document(s)
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Des libertés numériques : notre société est-elle menacée par l'Internet ? PUF- Fondements de la politique. Intervention philosophique, 2008 -
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7 commentaires
A qui vous adressez-vous, au juste ? Un des problèmes importants de ce genre de forums de discussion (qui mériterait dès-lors l'intervention d'un modérateur), c'est que, sous le couvert de l'anonymat, bien cachés derrière des "pseudos" comme le vôtre, les plus lâches se permettent toutes les grossièretés. Vous n'avez rien compris à ce qu'implique de prendre la parole, de prendre position. Vous croyez parler, mais vous aboyez. La démocratie, fût-elle numérique, implique que l'on assume ses paroles, non pas comme un pleutre, caché derrière un pseudonyme, mais que l'on parle en son nom propre. Vous n'avez rien compris, et tapez sur tout ce qui pense. D'où parlez-vous ? Quel est le sens de votre intervention ? Pourquoi pensez-vous que nous devrions nous laisser insulter sans broncher par quelqu'un qui n'a même pas le courage de s'identifier ?
Super... aucune contradiction...
Question: pourquoi les fascistes sont si fort sur internet?
Parce que ça à toujours été les plus fort sur le canal de radio corbeau...
La surveillance généralisé...
Regardez les pages facebook des gens lambda... ils ne font rien pour protéger leurs vies privés...
Vous n'êtes que des collabos...
Comme pour Fukuchima, petits technocrates, continuez à détruire l'humanité, la vie privée, etc...
Technocrates imubus d'eux mêmes, sans controle...
Vous êtes des gros abrutis...
Bonsoir,
Il est difficile en effet de déjouer les attentes qui nous placent inévitablement soit dans le camp des naïfs, des utilitaristes, des technophiles, soit dans le camp des paranoïaques, des réactionnaires, des technophobes. L'alternative est évidemment aveuglante et, si l'on veut réellement "ouvrir au débat", et donc mettre à l'épreuve les évolutions en cours plutôt que de les subir en grommelant ou de les adopter les yeux fermés, il faut refuser je pense de se positionner en fonction de cette opposition là qui, pour mobilisatrice qu'elle soit, est sans intérêt. Elle est sans intérêt dans la mesure où elle empêche de voir plus finement, dans la trame complexe et bien entremélée des évolutions technologiques, des usages, des politiques, ce qui relève de la menace et ce qui relève de la promesse au regard de ce à quoi nous tenons individuellement et collectivement. Plutôt donc que d'applaudir aveuglément ou de condamner absolument le "tournant numérique" et l'avènement d'une forme de "raison algorithmique", il me semble qu'il est urgent de prendre concrètement la mesure des glissements qui s'opèrent subtilement dans les champs de la perception, de la raison et de l'expérience humaines, l'extension de ces glissements, leur réversibilité ou leur irréversibilité etc. Ce n'est qu'en en passant par là - par la compréhension de ce qui "bouge" dans nos manières de rendre le monde signifiant - que nous pouvons éventuellement construire une "riposte" sensée.
Un exemple: à s'arrêter à l'idée effrayante et répandue suivant laquelle le tournant numérique nous ferait entrer dans une "société transparente", on loupe, et on dénie voix au chapitre, à tout ce qui se trouve plongé dans l'ombre et n'a pas d'existence visible dans l'univers numérique: le plus choquant à cet égard est sans doute l'invisibilité quasi-totale des corps humains qui servent, dans les pays les plus pauvres du globe, à produire la majeure partie de ce que nous consommons à bas prix, en ce compris les composants de nos ordinateurs. On parle, par ici, de dématérialisation, de virtualité, d'identité numérisée,...et l'on oublie le rapport quasi-cannibalistique que nous entretenons avec les corps, en chair et en os, de ceux qui produisent les terminaux que nous utilisons quotidiennement. "Problématiser" un peu cette idée de transparence, ne pas la gober comme une "diagnostic" uniformément valide ni comme un mot d'ordre, est un enjeu à la fois épistémologique et politique.
Au-delà des promesses et des menaces, donc, les transformations en cours sont aussi - et ce n'est pas accessoire - une occasion de questionner une série de notions quelque peu calcifiées (outre la notion de "transparence", je pense notamment aux notions d'intentionnalité et de causalité, au concept de sujet, d'auteur...). Le travail de décapage qu'occasionne la prise en compte des enjeux contemporains (dans la mesure où ils interrogent très radicalement "ce à quoi l'on tient" et les raisons pour lesquelles on y tient) devrait permettre, me semble-t-il, de rendre une certaine pertinence aux concepts que l'on utilise et, ainsi, de se réaproprier la possibilité de prendre position, de produire du sens, et de décider des orientations à venir, individuellement et collectivement, en étant autant que possible débarrassés des fétiches et des fantasmes. Après tout, c'est là le rôle de la pensée et ce qui devrait faire d'elle - pour peu qu'on lui en laisse l'espace - l'alliée de la vitalité démocratique.
Bien à vous,
Antoinette Rouvroy
Il faudrait peut-être être au clair sur "le rêve" ou le "cauchemar" qu'induisent ces recherches comportementales. Les scientifiques de type Science Po sont assez naïfs dans leur utopie de tout surveiller malgré tout, ce qui revient au même qu'anticiper. Aussi, pourrait-on leur demander, en tant que citoyens responsables, de conscientiser un peu plus clairement leur fonction dans la réalité statistique ? Préparent-ils une société "transparente", sans s'interroger sur la duplicité inhérente à ce système totalitaire et concentrationnaire désormais numériques?
Votre ambition alimentaire est immature et anti-démocratique.
Bien sur, nous sommes tracés.
Des personnes ont pour métier d'analyser les fréquentations des sites à caractères politiques ou sociaux. Il s'agit là d'un suivi global.
Mais il faut savoir que les adresse mail des professeurs stagiaires ou les sites qu'ils consultent font l'objet d'un suivi étroit de la part de l’Éducation Nationale par exemple. La raison officielle qui a été donnée est que cela permet de découvrir des tendances répréhensibles (pédophilie, homosexualité etc...).
Il est évident que nous sommes d plus en plus sous l’œil de Big Brother et que notre vie privée se réduit à une peau de chagrin.
Un message de Philippe:
Data mining?
Longue traine?
Cher Philippe,
Vos questions sont judicieuses. Ces termes sont passés trop vite dans le débat et nous avons omis de les définir.
Le data mining désigne l'exploitation des données grâce à des outils informatiques. Il s'agit de chercher à découvrir certaines informations dissimulées dans une masse de données, comme on le fait pour le minerai dans une mine.
La longue traine, long trail en anglais, désigne le phénomène de vente en petit nombre d'un très grand nombre d'objets. Elle s'applique, par exemple, à la vente en ligne de livres, de CD ou de DVD. On constate que les commerçants sur Internet peuvent proposer une énorme quantité de titres, dont le plupart sont anciens. Si les grosses ventes concernent les titres les plus récents, la somme des ventes, chacune restant très faible, des titres anciens atteint un volume considérable. C'est la longue traine. Grâce à Internet, les titres restent accessibles très longtemps et les ventes se prolongent ainsi très longtemps.
En espérant avoir répondu à vos questions,
Bien à vous
M.A.