Jouir de l'abandon informatique



25.03.2014
5 min

Hier matin, ici même, Adèle van Reth est venue parler du livre qu’elle cosigne avec Jean-Luc Nancy, ouvrage consacré tout entier à la jouissance. Et depuis hier, une question me turlupine : où est la jouissance numérique ? y a-t-il de la jouissance dans la fréquentation de nos ordinateurs, de nos smartphones ? Une jouissance autre que la fréquentation des sites cochons, qui est trop évidente, trop facile ?

Oui, cette jouissance informatique existe, et je suis sûr qu’elle revêt des formes très diverses.

En ce qui me concerne, ça a commencé il y a quelques années. Un jour, alors que j’étais en train de travailler dans mon bureau à la Maison de la radio, mon ordinateur a planté. J’ai tenté la manœuvre minimale, l’ai éteint, l’ai rallumé, mais ça n’a rien changé, le problème persistait. Je me suis donc résigné à cette concession humiliante : appeler la hot line du service informatique de Radio France. Une voix de jeune homme m’a répondu, assez avenante - je veux dire par là une voix pas revêche et pas d’emblée exaspéré par ma nullité. Car quand il fallu expliquer le problème, cette nullité est apparue d’elle-même : « ben quand j’essaie de cliquer sur le truc, là, ça fait pas ce que ça fait d’habitude, enfin je veux dire ça ouvre pas l’autre truc et du coup rien, enfin pas complètement rien parce qu’il y a bien un message, mais ça dit « process error » ou un truc dans le genre, enfin voilà ». A ce moment, la voix à l’autre du bout du fil a prononcé une phrase dont je n’ai pas immédiatement compris le caractère magique « donnez-moi votre numéro de machine, je vais prendre le contrôle de votre ordinateur. » Je donne mon numéro de machine. La voix : « Bien, ne touchez plus à rien, ni clavier ni souris, laissez-moi faire ». Je m’exécute. Et là… eh bien… là ça m’a fait quelque chose. Voir la petite flèche se promener toute seul sur le bureau de mon ordinateur, ouvrir des fenêtres, les refermer, cliquer, lancer un petit programme, pendant ce temps farfouiller dans mon disque dur, tout ça avec un mélange de douceur, d’agilité, d’assurance, j’avoue que ça m’a perturbé. Au bout de quelques minutes passées à regarder tous ces mouvements, mon corps figé, les mains moites, ma bouche ouverte et asséchée, je me suis laissé aller à des pensées inimaginables : « oh oui, vas-y, ouvre mon petit dossier, oh s’il te plaît, caresse-moi l’icône, viens fouiller ma corbeille, viens-là, petite flèche, dérouler mon menu…. » oui, me sont venues des pensées comme ça, et d’autres que je dois taire car il est trop tôt. Bref, je m’abandonnais, et c’était bon.

Et puis soudain : « Voilà, ça marche, a dit la voix avec une innocence merveilleuse, bonne journée. » Et paf. C’était fini. Terminé. Sans plus de cérémonie. Me laissant face à mon écran d’ordinateur Gros Jean comme devant. Une fois passée la stupeur, j’ai un peu réfléchi. Parce que bon, j’aime bien les questions numériques mais suis en général assez peu porté sur l’informaticien. Que s’était-il donc passé ? Une jouissance de la domination. D’accord. Jouissance d’une domination particulière, car technique. D’accord. Mais cette domination technique, d’ordinaire, je la déteste. Quand un chauffagiste vient trifouiller dans ma chaudière ou qu’un garagiste plonge dans le moteur de mon scooter, je n’éprouve aucune jouissance. Au contraire. J’ai l’impression d’être humilié, j’ai l’impression d’être à la merci d’un savoir que ce je n’ai pas, d’un savoir que je suspecte. Jamais je ne m’abandonne au garagiste ou au chauffagiste. Alors que là…. Mais pourquoi ?

Soudain, l’évidence m’est apparue. J’ai beau avoir une relation forte avec ma chaudière ou mon scooter, j’ai beau être très dépendants d’eux, ils me sont extérieurs, ils ne sont pas des extensions de moi-même. Tandis que le bureau de mon ordinateur, celui que j’ai organisé comme j’aimerais que le soit mon esprit, tandis que mon disque dur sur lequel sont stockées des années de conducteurs d’émission, de kilomètres de chroniques, des manuscrits, achevés et inachevés, des petites pensées ordinaires et d’autres que j’aimerais foudroyantes, tandis que cette machine, c’est moi. Et voir quelqu’un manipuler tout ça avec une dextérité admirable, voir quelqu’un activer les fonctionnalités ignorées de mon esprit informatique, le faire réagir d’un clic délicat, mais sans même le savoir, avec l’air de ne pas y toucher, comme on dit si joliment et si justement, ça m’a procuré des sensations inédites.

Mais comment on vit avec ça ? Comment faire quand on découvre cela en soi-même ? Quand on découvre que notre jouissance informatique est là ? Eh bien, de temps en temps, quand le moral est bas ou au contraire quand on a un peu la bêtise, eh bien on s’invente un problème informatique, on appelle la hot line de Radio France on attend la voix qui va dire « je vais prendre le contrôle de votre machine » et on ouvre grand les yeux.

D’ailleurs, je vous laisse parce que depuis ce matin, je ne sais pas pourquoi mais impossible d’ouvrir mon navigateur.



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