La Shazamisation du monde ou comment bientôt, on reconnaîtra tout.



20.06.2014
5 min

On peut se demander pendant des heures ce qu’Internet a changé à la musique : l’accès à un catalogue presque infini ? La démocratisation de la culture du mix et du remix ? La possibilité de diffuser à l’échelle mondiale et à peu de frais ? Le retour du concert ?... Oui oui, tout cela est vrai. Mais le vrai changement, le changement profond, il tient en un mot : Shazam. Shazam c’est une application – que l’on peut donc télécharger sur son portable - qui repose sur un principe simplissime : elle permet à votre téléphone de reconnaître le morceau de musique que vous lui soumettez. Le fonctionnement aussi est très simple : par le micro de son téléphone, on capte le morceau pendant 10 secondes, l’application créé une empreinte audio, qu’elle compare à sa base de données d’empreintes audio – des millions – pour voir si elle trouve une correspondance. Si tel est le cas, elle transmet immédiatement l’information. Pourquoi Shazam est-il aussi important pour l’Histoire de la musique ?

Shazam permet la reconnaissance et la connaissance immédiates. Shazam abolit des expériences jusqu’ici fondamentales dans notre rapport à la musique. L’expérience qui consiste à entendre quelque chose sans savoir vraiment ce que c’est, un moment de suspension où on interprète les signes de ce qu’on entend. Shazam abolit l’hésitation. Shazam abolit les défaillances de la mémoire. Shazam abolit l’attente de retrouvailles avec un morceau qu’on a entendu une fois, sans avoir pu l’identifier, dont on a un souvenir vague mais heureux, qu’on aimerait rééentendre, mais dont on n’est pas certain de le réentendre.

Qu’on s’entende bien, je n’ai aucune nostalgie. Aucune nostalgie pour ces séances très humiliantes dont les publicités de la FNAC ont fait un temps leur choux gras, quand vous alliez voir un disquaire en lui disant « bonjour, je cherche un morceau que j’ai entendu, ça fait nananananananaaaaaaaann…. Vous voyez pas ? Mais si, c’est un type qui chante ça…. Et il y a le refrain qui fait nanananananannnnn… » Shazam met fin à cela. Il faut dire qu’il n’y a plus disquaire non plus. Je n’ai aucune nostalgie non plus pour un autre type d’humiliation, celle que font subir à ceux qui n’ont pas d’oreille - ou pas de culture musicale - ceux qui savent et en trois accords reconnaissent le morceau, le groupe, l’album, la date et ont beau se consterner de l’ignorance. Je n’ai aucune nostalgie pour ces semaines passées à écouter la radio pour réentendre un morceau que j’avais aimé mais dont je ne savais rien. Aucune nostalgie pour mes K7 pourries sur lesquelles il manquait systématiquement le début du morceau parce que je n’avais été assez rapide pour appuyer sur record. Mais il y a quelque chose de l’ordre du mystère, du désir et de la déception auxquels Shazam met fin pour y substituer l’immédiateté, la certitude, le savoir.

Si Shazam est si intéressant, c’est parce c’est un paradigme qui agit au-delà de la musique. Un paradigme vers lequel tend le numérique contemporain. Le numérique en général vise à la reconnaissance. Regardez les efforts fournis par la recherche pour améliorer la reconnaissance automatique des visages. L’objectif est sécuritaire bien sûr, mais pas seulement. Doté de Google Glass vous pourriez avoir des informations sur les gens que vous croisez, ce qui pourrait se révéler très pratique dans certaines circonstances (identifier quelqu’un qui vous claque la bise en vous appelant par votre prénom mais que vous ne remettez absolument pas, ou même savoir immédiatement si la personne à laquelle vous êtes en train de faire du charme est célibataire ou pas). On n’y est pas encore, mais presque. Il faut s’y préparer.

A quand une extension de ce principe à d’autres champs ? Aux maladies ? (Une application qui vous dise que lui, il a un gros rhume en train de monter, que dans la pièce dans laquelle vous entrez est pleine de microbes). Une extension aux idées ? Imaginez une application qui reconnaisse les idées : qui vous dise que ce que vous raconte votre patron d’un air inspiré, comme s’il avait eu dans la nuit une révélation stratégique, c’était dans le 20 minutes du matin.

Mais le plus utile, ce serait la reconnaissance des situations. Une application qui vous prévienne que la situation dans laquelle vous êtes en train de vous mettre, vous l’avez déjà connue, et que ça n’était pas top. Vous imaginez un peu ? Ce serait merveilleux. La fin de la conduite d’échec répétée. La fin de la névrose.

Nous sommes peut-être à la veille de la shazamisation du monde, dont la musique a été la première expérimentation, mais dont le principe pourrait s’étendre vite à toutes les expériences de la vie. Bientôt nous ne serons plus ignorants de rien. Nous n’aurons plus d’excuse.



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