Les enfants perdus de l'Espagne



04.01.2013
44 min

Combien sont-ils exactement ? Nul ne peut le savoir. Et pour cause, les familles retrouvent au mieux des certificats de naissance falsifiés et parfois des petits cercueils vides à la place du nouveau-né que l’on croyait disparu.

Combien sont-ils, donc, ces enfants qui ont été arrachés aux leurs, en Espagne, des années 40 jusqu’à la fin des années 80 ? On parle de dizaine de milliers, peut-être de centaines de milliers d’enfants volés. Aujourd’hui, adultes perdus. Le scandale a éclaté au grand jour dans les années 2000.

A l’origine, sous Franco, ce trafic a une base idéologique. Il s’agit de sauvegarder « l’Hispanité » en retirant leurs enfants aux Républicaines. Les vols de bébés continuent, même après le retour de la démocratie, cette fois sous couvert de bonne morale catholique. On prend leurs enfants à des mères célibataires ou issues de milieux modestes, et on les vend à des familles qui ne peuvent pas en avoir.

Aujourd’hui encore ces crimes restent impunis. Pire, la justice espagnole refuse obstinément de s’en saisir.

« Les Enfants perdus de l'Espagne », c’est un Magazine de la rédaction de Marine de La Moissonnière et Annie Brault.

> Un Magazine récompensé le 15 décembre 2013 par le Prix du journalisme des Radios Francophones Publiques, catégorie "Choix du public"

Enfant volé
Enfant volé Crédits : Marine de La Moissonnière - Radio France

Espagne - rue Vallejo Nagera à Madrid
Espagne - rue Vallejo Nagera à Madrid Crédits : Marine de La Moissonnière - Radio France
Quelques rares historiens supputaient cette sombre face du Franquisme et savaient qu’en 1940 et 1941, le dictateur - s’appuyant sur les travaux du psychiatre militaire Antonio Vallejo Nágera - avait fait promulguer trois lois pour légaliser ces enlèvements.

Il y était question de «propension dégénérative des enfants ayant grandi dans une atmosphère républicaine». Pour lutter, disait-on aussi, contre le gène du marxisme, il était du devoir de l’Etat de placer sous tutelle les enfants des « Rouges », ces communistes prisonnières du régime.

Ces vols d’enfants étaient donc officiels, comme l'explique Ricard Vinyes, professeur à l'université de Barcelone :

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A partir des années 50, l’opposition républicaine est matée en Espagne. Les enlèvements d’enfants se poursuivent néanmoins. Au nom de la morale catholique, on retire leurs enfants à des jeunes filles, à des mères célibataires ou des femmes issues de milieux modestes. Parfois on arrive à les convaincre que c'est mieux pour le bébé. Le plus souvent, on ne se donne même pas cette peine, et on leur fait croire que leur enfant est mort.

Le trafic devient peu à peu un véritable commerce dont tirent profit des médecins, des infirmières, des avocats, des notaires et des fonctionnaires, mais aussi des curés et des religieuses. Pour Francisco González de Tena, sociologue et président de la Coordinadora X-24, fédération qui regroupe une vingtaine d'associations de victimes dans toute l'Espagne, l'Eglise a joué un rôle essentiel dans ces vols de bébés :

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Les vols de bébés en Espagne ont duré jusqu’à la fin des années 80. En 1987, le pays se dote enfin des lois encadrant mieux les adoptions.

Aujourd’hui, il y a donc des mères qui cherchent leurs enfants. Des sœurs qui cherchent leurs jumelles Et des adultes en quête de leurs familles biologiques.

Espagne - l'association SOS bébés volés de Madrid
Espagne - l'association SOS bébés volés de Madrid Crédits : Marine de La Moissonnière - Radio France
Dans leur combat pour découvrir leurs origines, les enfants perdus de l'Espagne ne sont guère aidés par l'Etat. Quant à l'Eglise, elle refuse d'ouvrir ses archives. Chacun doit donc mener un combat individuellement, avec l’aide des associations qui se mobilisent depuis des années. Mais les plaintes sont souvent classées sans suite par la justice qui considère les faits prescrits.

L'alternative, c'est donc de faire reconnaître ces vols de bébés comme des crimes contre l'humanité ayant commencé sous Franco. Une stratégie que certaines victimes ne veulent pas adopter car elles se heurtent alors au refus de l'Espagne d'enquêter sur son passé franquiste.

Le juge Baltasar Garzón a d'ailleurs perdu son poste en tentant de faire avancer le dossier des enfants volés du franquisme.

Miguel Angel Rodriguez, avocat spécialiste du droit pénal international et membre de la Coordinadora X-24, estime que c’est pourtant la seule solution. Selon lui, cela ne fait aucun doute : les disparitions forcées d'enfants en Espagne sont bien des crimes contre l’Humanité :

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D’après Miguel Angel Rodriguez, l’Espagne dispose de tous les instruments nécessaires pour juger ces crimes. Ce qu’il manque, c’est la volonté politique. Il faut donc que la communauté internationale fasse pression sur le gouvernement espagnol. L’Argentine pourrait aussi jouer un rôle déterminant dans cette affaire car des victimes du franquisme ont porté plainte à Buenos Aires, en 2010, au nom du principe de justice universelle. Celui-là même utilisé par l’Espagne, il y a quelques années, pour juger les responsables de la dictature argentine. Des procès qui avaient ensuite contraint le pays à faire face à cette page sombre de son histoire. On pourrait donc assister aujourd’hui à un « renvoi d’ascenseur ».

La semaine dernière, le procureur général de l'Etat a publié une circulaire rallongeant les délais de prescription. Désormais les procureurs peuvent également ordonner des tests ADN. et des exhumations de cadavres. C’est donc un nouvel espoir pour les victimes.

Pour l'heure, une seule personne - une religieuse - a été mise en examen.

« Les Enfants perdus de l'Esp agne », un Magazine de la rédaction de Marine de La Moissonnière et Annie Brault.

Avec :

Mari Cruz Rodrigo. Président de l’association SOS bébés volés de Madrid, elle cherche son fils Jésus, né le 18 août 1980, à l’hôpital 12 de Octubre de Madrid.

Carlos Mercader. Né en 1936, ce fils de Républicain a été élevé dans des orphelinats et des institutions religieuses.

Antonio Barroso. Président de l’association Anadir (association nationale des victimes d’adoptions illégales), il a été acheté par ses parents adoptifs en 1969.

Gonzalo Porset. Né en 1968, il recherche ses parents biologiques.

Quique Olivert. Il a retrouvé sa famille biologique le 15 novembre dernier. C’est l’un des rares enfants perdus de l’Espagne à avoir eu cette chance.

Intervenants :

  • Benoît Pellistrandi : ancien directeur des études à la Casa de Velázquez, historien, professeur au lycée Condorcet.
  • Mireille Lemaresquier : Ancienne correspondante de Radio France, Chef du service "monde" de France Info de 2001 à 2013, présidente de L'Association de la Presse Présidentielle (APP) de 2007 à 2011.


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