Le livre numérique : pas le même livre



10.10.2013
3 min

On ne peut pas ne pas vous donner raison sur le fond, Roberto Casati : ce n’est pas parce qu’une technologie existe qu’on est forcé de l’utiliser. L’innovation technique ne nous fait nul devoir de nous en emparer. Que bien des données autrefois stockées sur des supports matériels soient dorénavant accessibles dans l’univers numérique ne nous fait pas obligation de ne les consulter que sur les nouveaux supports, tels que la tablette. Que le livre, puisque tel est le sujet de votre plaidoirie, puisse être acquis sous forme de fichier numérique, stocké avec des milliers d’autres fichiers, sur un disque dur, et consulté sur un écran, n’implique pas que l’on ait l’obligation de ne le lire que sur cet écran.

L’erreur que nous faisons tous consiste à extrapoler sur nos écrans la « culture de l’imprimé », comme dit Milad Doueihi, dans son étude intitulée La grande conversion numérique. Le fait est bien connu : les premières voitures automobiles, avant 1900, ressemblaient à s’y méprendre à des fiacres sans chevaux. C’est ainsi qu’elles ont pu s’imposer. Devenues familières, elles adoptèrent des formes davantage compatibles avec leur fonction. Le principal défaut des livres numériques actuellement disponibles, c’est d’imiter le format des livres imprimés. On nous amuse avec des pages numérotées, qui imitent celles que nous avions l’habitude de tourner, avec des couvertures qui paraissent cartonnées, mais l’objet que nous consultons n’a plus grand-chose à voir avec les anciens livres. Et tout porte à croire que, dans l’avenir, nous pourrons nous passer de ces maladroites imitations.

Nous allons y perdre – du côté de l’attention, du suivi d’un argument, de la communion d’esprit à esprit – mais nous avons à y gagner car, comme l’écrit encore Milad Doueihi, « la page numérique paraît être une « page », mais n’en est pas une, elle a une autre réalité. (…) La page numérique instaure une forme de lecture ouverte, peut-être plus complexe, mais différente. » (p. 42) Pas la peine d’insister. Nous savons tous qu’une « page numérique » n’est pas quelque chose qu’on lit du haut jusqu’en bas, avant de passer à la suivante. C’est un texte sur lequel on aborde, comme sur une île, en passant, au cours d’une navigation. On lui demande de nous indiquer d’autres destinations, afin de poursuivre le voyage, à notre propre guise.

Sans doute, est-il impossible de lire la Phénoménologie de l’Esprit sous ce format, si tant est qu’il existe encore des esprits capables de l’effort intellectuel que requiert ce genre d’ouvrages aujourd’hui. La télévision les avait déjà fait disparaître. C'est l’acte de lecture lui-même se transforme.

Régis Debray, quand il était médiologue, nous a montré combien les contenus de notre culture eux-mêmes ont évolué, dans le passé, au gré des innovations apparues du côté du support. Nul doute qu’un « savoir-lire hybride » est en train de naître et, avec lui, des formes de connaissance différentes de celles qui ont résulté de la consultation régulière des livres. Faut-il le déplorer, faut-il s’en réjouir ? Nous verrons bien à l’usage.

La question qu’il conviendrait de se poser, c’est plutôt celle des meilleures façons d’écrire compatibles avec les nouveaux savoir-lire. Déjà, un certain nombre d’ouvrages, et même des romans, semblent écrits en vue de ces nouvelles pratiques de lecture. Il serait bien étrange que la littérature, telle que nous la connaissons aujourd’hui, ne subissent pas de profondes mutations, sous l’effet des possibilités nouvelles qu’offre le numérique. Pour le meilleur et pour le pire.



Ecouter le direct
Le direct