Le prochain tsunami du livre numérique



31.08.2012
3 min

Les éditeurs, les distributeurs, les libraires, toute la chaîne du livre, s’est longtemps rassurée à bon compte en se disant qu’elle avait bien le temps. Que le livre numérique n’était pas pour demain. Et il est vrai que sa consommation n’a pas décollé de manière significative en France. Le bon vieux livre imprimé sur papier domine de manière écrasante, avec 98 % du total.

Mais voici que les confrères d’Outre-Atlantique leur lancent un cri d’alarme : 2/3 des lecteurs américains sont désormais équipés de tablettes ou de liseuses numériques et ils ont appris à s’en servir  20 % des livres vendus aux Etats-Unis, l’an dernier, ont été acquis sous forme de fichiers numériques. Quant aux livres-papiers, ils sont désormais achetés très majoritairement sur internet, Amazon se taillant la part du lion, avec 66% du total.

Alors oui, l’incendie se rapproche de l’Hexagone et les murailles de notre fameuse exception culturelle semblent bien fragiles, alors que les mastodontes américains sont en train de déployer leur artillerie numérique... Si la filière ne veut pas connaître la catastrophe qu’ont subie les industries musicales il y a cinq ans, il faut qu’elle se prépare à l’inéluctable. De même que nos systèmes de financement de la création audiovisuelle et de quotas d’œuvres locales vont subir le choc des télévisions connectées, l’édition française, elle, voit arriver le tsunami de l’e-book.

Le secteur de l’édition a senti le vent du boulet lorsque Google s’est avisé de numériser des centaines de milliers de livres sans se préoccuper outre mesure des droits d’auteur. La justice française y a mis un terme par une décision de décembre 2009. Mais l’affaire est-elle réglée pour autant ?

Les jeunes générations évoluent dans une culture de la gratuité. Et l’on peut faire valoir que des milliers de titres, anciens quoique non encore tombés dans le domaine public, seraient mieux en ligne que perdus dans les rayonnages de quelques rares bibliothèques. La Société de perception et de répartition des droits d’auteur, montée à la hâte pour empêcher le pillage de ce trésor, permettra-t-elle de sauvegarder les intérêts matériels des ayant-droits ?

Le plus urgent était d’aligner la TVA pesant sur le livre numérique sur celle consentie au livre imprimé, afin de rendre le premier attractif et de dissuader le piratage. C’est chose faite. Même s’il a fallu convaincre Bruxelles qu’un livre acquis sous forme de fichier téléchargeable n’est pas un service électronique. Mais attention ! Rien n’est réglé définitivement : le grand atout du livre numérique consiste, en effet, en ses capacités « d’enrichissement » par des images, des vidéos, de la musique, des données de toute nature, actualisables en outre, et des possibilités d’interaction. Et là, le taux de TVA réduit à 7 % ne pourra pas s’appliquer.

En outre, Amazon et les autres plateformes en ligne continueront à payer leurs impôts au Luxembourg, ou en Irlande, profitant de l’incapacité des Européens à harmoniser leurs fiscalités – pour des livres achetés pourtant par des lecteurs français.

Rien n’est réglé au niveau de la distribution. Les grandes maisons d’édition se sont résignées à passer des accords pour la diffusion de de leurs catalogue numérique avec le géant Amazon. L’irruption de Google eBooks, avec lequel ont signé plusieurs grandes maisons pour la numérisation de leurs ouvrages épuisés va également provoquer un choc sur un marché fragilisé. Les plus menacés sont nos libraires, qui survivent déjà difficilement, avec des marges faibles, des loyers élevés, des conditions financières pénalisantes. Car les best-sellers, déjà vendus par la grande distribution, risquent, en plus de basculer vers le numérique.

Le secteur du livre est-il prêt à affronter le tsunami du livre numérique ? L’exception culturelle est-elle tenable à l’heure où la dématérialisation des contenus rend l’existence même des frontières nationales largement illusoire ?



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