Vivre de la politique ou pour la politique ?



02.12.2011
3 min

Dans sa fameuse conférence de 1919, sur « le métier et la vocation d’homme politique », Max Weber réfléchissait sur la tendance à la professionnalisation des carrières politiques. Il constatait que, sous l’influence de la démocratisation, de plus en plus de gens vivaient de la politique et non plus pour la politique. Ces « hommes politiques professionnels », il en voyait l’origine dans la lutte des monarchies européennes contre les seigneurs et les « ordres » de toute sorte du système féodal. Pour se constituer un appareil d’Etat, compétent et dévoué, les rois absolus avaient recruté en particulier des clercs – parce qu’ils savaient tenir des registres et que, dépourvus de descendance, ils n’avaient pas la tentation de se constituer un domaine en propre à transmettre. Puis, d’autres lettrés, des membres de la noblesse de cour, ou, localement, de la gentry en Angleterre, des avocats en France, comme on l’observe durant la Révolution, sont venus peupler les bureaux de l’administration.

Mais avec les partis de masse modernes, la politique a connu une métamorphose. Sont apparues les figures nouvelles de « l’entrepreneur politique » et du bureaucrate de parti. Le premier, le boss à l’américaine, lève des fonds pour son candidat, recrute des propagandistes, voire des électeurs, distribue prébendes et offices une fois l’élection obtenue. Le second, à l’image du « permanent » de la social-démocratie allemande, fait tourner la « machine » du parti et entretient de ce fait une rivalité constante avec le groupe parlementaire, qui lui semble s’embourgeoiser.

Max Weber concluait sa réflexion en se demandant quelles étaient les qualités nécessaires à un bon dirigeant politique. A ses yeux, il y en avait trois : la passion, le sentiment de responsabilité et le « coup d’œil ». La passion, au sens de « dévouement passionné à une cause » qui dépasse ses propres intérêts la responsabilité parce qu’il faut garder à l’esprit que les effets d’une politique sont rarement ceux qui en étaient escomptés le « coup d’œil » dans la mesure où, pour prendre la mesure d’une situation, il faut « savoir maintenir à distance les hommes et les choses ».

En feuilletant votre « Dictionnaire amoureux de la politique », Philippe Alexandre, on croise bien des personnages qui auront vécu de la politique – c’est leur métier – et pour la politique. De la politique : on peut s’interroger sur le destin d’hommes et de femmes qui, au sortir de l’ENA, sont passés directement des cabinets ministériels aux mandats électifs, n’auront jamais rien fait d’autre que de la politique jusqu’à l’âge de la retraite  quelle est leur expérience de la vie professionnelle normale, en entreprise ou dans une administration ? De la politique : c’est l’étrange survie de Mitterrand à la maladie que ses propres médecins attribuèrent à la « médecine miraculeuse » du pouvoir. C’est encore la « survie miraculeuse » de personnalités déconsidérées qui, dans tout autre pays, auraient fini en agent d’assurance ou en garagiste, et qui poursuivent cahin-caha leur carrière, sont recasés dans les les ambassades ou les Comités Théodule dont la République est prodigue. Pour la politique : c’est le plus étonnant. Pourquoi sont-ils encore à ce point fascinés par un pouvoir qui se révèle plus apparent que réel ? Les vraies décisions aujourd’hui ne se prennent-elles pas à Bruxelles : on y nomme à présent les gouvernements dans les salles de marché : on y note le sérieux gestionnaire des équipes ministérielles dans les conseils d’administration des entreprises multinationales : on y décide du taux d’emploi ou même sur la Toile, dont les humeurs et les rumeurs font et défont les carrières des célèbres et des puissants ?



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