Pharmacie en ligne, à quels prix ?



12.07.2013
2 min

Cliquer pour se soigner ! Vous pouvez désormais acheter sur internet vos médicaments hors prescription. Soit, dans l’attente d’une décision du Conseil d’État, 4.000 produits accessibles de manière très encadrée. Le gouvernement se conforme ainsi à des textes européens, en particulier pour lutter contre une contrefaçon terriblement alarmante. Comment pharmaciens et clients vivent ce changement quand l’Autorité de la concurrence envisage déjà la vente de ces médicaments hors officine, en supermarché ?
L’Europe permettait cette vente en ligne depuis dix ans, via le fameux arrêt DocMorris rendu par la Cour de Justice des Communautés européennes (CJCE). Mais la France tardait à la réglementer. Une directive européenne de 2011 contre les médicaments falsifiés l'y a obligée. Dernier délai, début janvier, pour une ordonnance finalement passée le 19 décembre en Conseil des ministres.

Le pharmacien caennais Philippe Lailler
Le pharmacien caennais Philippe Lailler Crédits : Jean-Yves Desfoux - Maxppp / Ouest France
De quoi énerver un pharmacien à Caen, pionnier : Philippe Lailler. Le premier à se lancer en novembre, avec une belle publicité à la clé. Philippe Lailler qui est allé jusqu'à saisir avec gain de cause le Conseil d'Etat pour faire passer les médicaments sans ordonnance concernés de 450 à 4.000. Il envisage d'ailleurs de recommencer pour assouplir l'arrêté de bonnes pratiques qui entre en vigueur ce vendredi. Pour faire augmenter notamment les doses autorisées dans ces ventes en ligne. "J'ai appuyé toujours où cela faisait mal, et aujourd'hui, si c'est ouvert, c'est parce que je me suis dépassé. Personne dans la profession, ni l'Etat, n'ont fait le nécessaire" affirme celui qui estime que le vrai problème, c'est la divulgation des prix quand il existe des écarts du simple au double voire au triple  :

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Philippe Lailler, qui concentre 190 plaintes contre lui au niveau local, vend aujourd'hui à des clients partout en France, à des frais de port fixes. Une cyber pharmacie qui représente 10 à 15% de son chiffre d'affaires global. Soit environ une centaine de commandes par jour, avant tout dans les grands bassins de population. Avec d'abord des produits pour arrêter de fumer et des médicaments pour l'hygiène intime que les clients préfèrent commander de chez eux :

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Recours devant le Conseil d'Etat pour autoriser les groupements de sites La demande est cette fois venue ces derniers jours de la plateforme 1001Pharmacies. Lancée en octobre, elle regroupe 170 officines pour 3.500 ventes en juin et 100.000 euros de chiffre d'affaires mensuel. Mais problème : la loi impose désormais l'équation 1 site web = 1 pharmacie.

Trouvez votre pharmacie
Trouvez votre pharmacie Crédits : DR
Ce portail va donc pouvoir continuer à vendre de la parapharmacie et du petit matériel médical, mais pas se lancer dans les médicaments sans ordonnance. Co fondateur de ce "site des pharmacies françaises", Cédric O'Neill regrette une absence de concertation avec ceux qui pratiquaient déjà ce type de commerce et un texte trop vite rédigé. Il évoque de possibles pressions sur l'Etat des pharmaciens réticents. Et ce jeune pharmacien de 25 ans, associé à une spécialiste en web marketing, en appelle à la justice car selon lui "les internautes vont commencer à s'y perdre" et l'offre légale s'en trouvera appauvrie. "Regarder dans la chaussure en ligne, vous connaissez peut-être 5 grossistes"  :

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C'est un travail considérable, pas forcément d'une rentabilité absolue, mais un service très intéressant

Patrick Wurlin
Patrick Wurlin Crédits : Eric Chaverou - Radio France
A Paris, c'est pour l'instant l'unique officine autorisée. Et son site devrait être accessible dans quelques jours.

Cette grande enseigne dans le XVIIe arrondissement, avec ses 15 salariés et un fonctionnement 7j/7, se lance dans une aventure familiale.

C'est en effet le fils, Thibault Wuhrlin, formé dans une grande école de commerce, qui a convaincu son père Patrick.

Très entrepreneur et interpellé par la concurrence, l'homme se défend de faire passer les affaires avant le soin, confie ne pas avoir fait d'études de marché et insiste sur sa responsabilité de pharmacien. Patrick Wuhrlin  :

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Le pharmacien Patrick Wuhrlin à propos de ses débuts dans la cyber pharmacie

Thibault Wuhrlin
Thibault Wuhrlin Crédits : Eric Chaverou - Radio France
Thibault Wuhrlin peaufineles derniers développements de la version bêta de "Pharmanco", la future arrière boutique virtuelle des vastes locaux où il nous reçoit avec ses parents.

Et il met en avant les garanties dont devraient bénéficier les internautes.

Car outre celles imposées par le Conseil de l'Ordre, le jeune homme promet un service de conseil par mail, chat et webcam, reliée au comptoir.

Avec a priori une livraison en 2h30 dans la capitale et 24h dans le reste du pays mais des frais de port variables :

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Les garanties promises par Thibault Wuhrlin

Une seule chose à retenir : vérifiez les sites sur celui de l'Ordre des pharmaciens !

Ordre des pharmaciens
Ordre des pharmaciens Crédits : Eric Chaverou - Radio France
Dans son incroyable bureau en bordure du Parc Monceau, Isabelle Adenot, président du Conseil national de l'Ordre des pharmaciens, parle longuement du sujet. Mais elle insiste avant tout sur le repère indispensable que doit être SON site. Là où, malheureusement mal mis en avant, sont référencés les sites-pharmacies agréés. Une quarantaine aujourd’hui mais avec des dizaines de demandes en attente et des milliers attendus.

Passer par cette vigie en attendant un logo de la Communauté européenne qui tarde et pourra être copié. Et surtout parce que des experts en contrefaçon s'attaquent déjà au marché français en récupérant des noms de domaine d'enseigne pour vendre à prix cassés n'importe quoi (découvrez ci-dessous notre encadré sur une contrefaçon qui explose). Isabelle Adenot  :

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A noter que le site de l'Agence nationale de sécurité du médicament est un complément précieux grâce à un dossier sur les contrefaçons et falsifications de produits de santé. Isabelle Adenot refuse de polémiquer à propos de ce "débat de société" et se montre moins virulente que ce qu'elle écrivait dans son communiqué de décembre : "L’internet n’est qu’un moyen. Comme tout moyen, il ne vaut que par l’usage que l’on en fait. Un couteau peut servir à partager un gâteau comme à tuer son prochain. Il s'agit de faire un usage positif de l'Internet désormais intégré à la loi."

Mais elle s'interroge quand "partout en France grosso modo existe un maillage territorial très dense, avec une pharmacie à disposition à quelques minutes" (1,13 pharmacien pour 1.000 habitants) et elle réfute tout retard quand "sept pays n'ont pas encore transposé cette directive européenne" :

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Rien n'est aussi performant que le face à face

Pascal Louis
Pascal Louis Crédits : Eric Chaverou - Radio France
Un réseau de 22.000 officines très développé mais à la peine, l'argument est repris par le Collectif national des groupements de pharmaciens.

Il regroupe quelque 10.000 pharmaciens, représente la moitié du chiffre d'affaires des enseignes et s'est surtout opposé à l'envoi des médicaments par la Poste.

Pour Pascal Louis, le président du CNGPO, "rien n'est aussi performant que le face à face. La personne nécessite toujours une sorte de réassurance" :

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Pascal Louis qui évoque aussi, comme Isabelle Adenot, des précédents à l'étranger peu fructueux, comme en Allemagne ou en Grande-Bretagne. Sans oublier que "le prix moyen d'un médicament non soumis à prescription est de l'ordre de 5 euros, donc le volume financier reste faible et difficile de faire un panier qui vaut le coup en matière de livraison" :

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Beaucoup de doutes et d'interrogations pour le moins, alors que l’Autorité de la concurrence, qui avait déjà encouragé cette vente en ligne, vient de lancer un nouveau pavé dans la marre. Elle évoque en effet une vente de produits sans prescription dans d'autres réseaux de distribution que l'officine. En clair, en grandes surfaces, pour faire réellement baisser les prix qu'elle vient d'étudier en détail. Des observations soumises à consultation publique jusqu'au 16 septembre. L'avis définitif du régulateur, "éventuellement assorti de recommandations", devrait être rendu lui "avant la fin de l'année".

Ce vendredi, la ministre de la Santé, Marisol Touraine, a toutefois répliqué via l'AFP : "L'hypothèse d'une vente des médicaments, même non soumis à prescription obligatoire, en grandes surfaces, n'est pas envisagée par le gouvernement". Selon son entourage, la ministre est "particulièrement attentive à ce que le circuit du médicament soit sécurisé et que la consommation des médicaments soit maîtrisée". Un point clé dans un contexte de crise et d'économies tous azimuts. Quand nous consommons en moyenne 48 boîtes de médicaments par an (pour 2012), au 5ème rang mondial pour 2011. Et la guerre est déjà déclarée entre pharmacies et supermarchés, avec par exemple une récente campagne web d'un syndicat professionnel pour dénoncer les ambitions de Leclerc. La fédération Pharmaceutique Méditerranéenne (FEDMED) qui s'en est pris d'ailleurs aussi dans ses vidéos à l'automédication par internet.

Des Français frileux à l'idée de cliquer pour s'automédiquer
81% des personnes interrogées fin mars pour un sondage LH2 / MetroNews ne se disaient pas prêtes à de tels achats. "Une courte majorité (57%) estimant que désormais les consommateurs pourront comparer les prix et acheter des médicaments moins chers". Sans inquiétude majoritaire pour le contrôle et le conseil du pharmacien, mais "très anxieux vis-à-vis du risque potentiel d’acheter des médicaments contrefaits ou de moins bonne qualité".

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Le fléau sans cesse croissant de la contrefaçon
Les chiffres parlent d'eux-mêmes ! L'Organisation Mondiale de la Santé estime qu'environ la moitié des médicaments vendus sur internet sont des contrefaçons ! Anti malaria, anti cancer ou encore antibiotiques. Illustration : la dernière opération d'Interpol. Baptisée Pangea 6, avec 100 pays mobilisés pendant une semaine. Pour une saisie en augmentation de 100% en 9 mois et plus de 9.000 sites-fausses pharmacies fermés, dont 29 rattachés à la France. Répression doublée de campagnes de sensibilisation dans 23 pays (voir vidéo). Un trafic beaucoup plus rentable et moins risqué que la drogue explique Aline Plançon, sous directeur de la criminalité pharmaceutique pour Interpol, qui déplore à peine dix agences spécialisées de lutte dans le monde et regrette l'absence d'une convention internationale dédiée  :

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Reportage réalisé par Eric Chaverou



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