Héritages (3/4) : « Les passeurs de mémoire - Histoire d'une déportation »



17.04.2013
53 min

Un documentaire de Claire Zalamansky et Véronique Vila

Famille Zalamansky avant 1940
Famille Zalamansky avant 1940 Crédits : Radio France
Le jour où les sbires de Vichy sont venus arrêter mon père, dans ce bourg de la Drôme où il croyait trouver le refuge de la zone libre, je n'avais pas quatre ans. A cet âge, on n'est pas tout à fait sorti de sa coquille, on ne comprend pas grand chose au vaste monde. La mémoire est une cire vierge, le tiroir ne s'est pas encore ouvert, où ranger le linge des souvenirs. Pourtant, j'ai gardé l'image précise de cette journée, gravée à l'eau forte. Mon père revenait de quelque marché des environs. Il m'avait rapporté un jeu de cubes en bois et, pour ma soeur, une dînette, des petits plats de terre cuite. Ils étaient trois, qui l'attendaient. Le chef tenait fermement son rôle, le deuxième devait être l'idiot du village qu'on avait affublé d'un képi, le troisième, au milieu des larmes de ma mère, de ma soeur et de mon père, ricanait nerveusement – il aurait préféré être ailleurs, de toute évidence, il se rendait compte de l'ignominie de sa besogne. Moi, je ne comprenais rien à ce qui se tramait là, sous mes yeux, j'étais à des années-lumière... - enfant, on veut rester dans le lait et la lumière – je refusais confusément la chape de ténèbres qui s'abattait sur la maison, je repoussais le linceul d'ombre. Sur la table, mes dés de bois avaient jeté leur sort. Henri Zalamansky

"L'arrestation de son père, le seul souvenir précis qu'Henri Zalamansky, mon père, a conservé de son enfance volée. Quant à ma tante Sylvie, les souvenirs, elle n’en a plus ou si peu. Ne jamais évoquer le passé, ne pas revenir sur les lieux. Orphée ne te retourne pas !

L'injonction que ma grand-mère avait faite a ses enfants. Pour continuer à vivre.

Nous, les descendants, on en était resté là. Nous n’avions d’autre choix que de nous accommoder au silence, au mutisme, à notre histoire lacunaire. Interdits de mémoire, jamais nous n’avions entamé la moindre démarche.

Mais le passé surgit toujours de plus loin qu’on ne croit, écrivait René Char … 70 ans plus tard, la boîte de Pandore s’entrouvre le 10 mai 2012, sous la plume de Jean-Jacques Garde Maire de La Touche, petit village de La Drôme :

« Habitant ma commune durant une partie de la guerre de 39-45, Simon Zalamansky a été déporté à Auschwitz en 44, puis décédé à Dachau en mars 45. A la demande du Président des Anciens Combattants, Monsieur Maxime Vergier, mon Conseil Municipal tient à honorer sa mémoire en l’inscrivant sur notre monument aux morts. Nous souhaiterions entrer en communication avec sa descendance que nous aimerions associer à la prochaine commémoration du souvenir. J’ai trouvé vos coordonnées par internet, c’est pourquoi je vous contacte. En vous remerciant par avance … »

Le contact établi, Michèle Pigeaux, correspondante à la Tribune de Montélimar s’empare de “l’affaire”, plonge dans l’histoire des Zalamansky pour en reconstituer l’épopée. Sherlock Holmes, figure d’Ariane, elle fouille les archives, explore les pistes, organise les rencontres qui pourraient nous permettre de retrouver le fil de notre histoire. Elle est notre premier “passeur de mémoire”. Nous la rencontrons, au Mémorial de la Shoah où ma tante est bénévole. Ma tante entend pour la première fois, de la bouche de Michèle, la chronique du séjour des Zalamansky dans la Drôme. Des “flashs” lui reviennent …

Cette rencontre sera suivie d’un séjour de trois jours dans le Village de La Touche et ses environs, au domicile de Michèle. Petit centre du monde, à partir duquel s’effectueront d’autres rencontres, avec des témoins et des lieux du passé. Le voile se lève un peu sur l’histoire de la famille mais aussi du village où les langues ont enfin l’occasion de se délier.

Pourquoi et dans quelles circonstances mon grand-père a-t-il été arrêté, lui et lui seul, sans qu’aucun autre membre des familles juives cachées à La Touche ou ses environs n’ait été inquiété ? Et surtout, pourquoi s’est-il rendu  ?! Pour quel motif Maxime Vergier s’est-il acharné auprès de plusieurs conseils municipaux à faire ériger une plaque commémorative en l’honneur de Simon Zalamansky ?

Une grande et noble figure de résistant émerge, en filigrane de celle de mon grand-père, celle de l’Abbé Magnet. Il serait « juste » de lui rendre hommage. Précisément. Ma tante Sylvie en a fait une affaire personnelle, sa mission. Faire reconnaître l’Abbé Magnet comme « «Juste parmi les Nations ».

La Commune de La Touche a finalement décidé d’honorer la mémoire de Simon Zalamansky en apposant une plaque commémorative à côté du monument aux morts, avec la mention “mort en déportation”. Cérémonie qui s’est tenue, sur la place du village, le 30 septembre 2012. " Claire Zalamansky

Production : Claire Zalamansky

Réalisation : Véronique Vila

Prise de son : Philippe Etienne

Mixage : Catherine Déréthé

Interview de l'historien Bernard Delpal :

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Interview de l'historien Bernard Delpal

Interview de Marie-Joseph Martin et René Martin, neveux de l'Abbé Magnet :

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Interview des neveux de l'Abbé Magnet



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