La Petite Ceinture réouverte, est-elle verte ?



08.10.2013

Autour de Paris, plus d'une vingtaine de kilomètres de chemin de fer désaffectés depuis bientôt un quart de siècle… La Petite Ceinture de Paris, joliment rebaptisée "Belle aux voies dormantes" par les documentaristes Amélie Maous et Richard Prost, commence doucement à sortir de sa torpeur avec la réouverture, le 21 septembre dernier, du tronçon du 15ème arrondissement parisien. Cependant, celui-ci n'accueillera plus que de paisibles promeneurs, aficionados du jogging, ou audacieux testant du bout de la chaussure, tous bras déployés, leurs capacités de funambulisme sur voie ferrée. Incontestablement, cette réouverture permet aux citadins de bénéficier d'un peu de verdure. Mais les aménagements mis en place sur le tronçon pour permettre cet accès au public n'ont-ils pas justement contribué à abîmer la biodiversité, et sont-ils à la hauteur de ce que pourraient être les ambitions du mélange ville/nature ? Sans s'appesantir sur les querelles politiques dont le lieu se fait le théâtre, balade sur cette partie de la Petite Ceinture verte de Paris et impressions recueillies auprès de visiteurs. Mais aussi rencontre avec la géographe Nathalie Blanc et l'anthropologue Julie Scapino, qui nous expliquent tous les enjeux d'une cohabitation ville/nature aujourd'hui, gageant que le concept a de l'avenir.

Un promeneur s'improvise équilibriste sur les rails de la Petite Ceinture
Un promeneur s'improvise équilibriste sur les rails de la Petite Ceinture Crédits : Hélène Combis-Schlumberger

Grande histoire de la Petite Ceinture C'est un chemin de fer de 32 km construit autour de Paris sous le Second Empire, entre 1852 et 1869. Servant au transport des marchandises puis des passagers, il se voit progressivement abandonner à partir de 1934, année où le service urbain de voyageurs prend fin sur la ligne. Quant au transport des marchandises, il s'interrompt totalement en 1990.

A ce jour, seuls 11 km de la Petite Ceinture sont toujours en activité, ayant été réutilisés pour la ligne C du RER. Sur le reste du circuit, la nature a repris ses droits : cinquante hectares de verdure abritent désormais une centaine d'espèces animales, et plus de 400 espèces végétales, biodiversité spontanée repertoriée par le Muséum national d'Histoire naturelle.

Une faune et une flore que la Ville a tenté de mettre à profit : dans le 15ème arrondissement de Paris, un premier tronçon de 1,3 km a été transformé en promenade verte inaugurée le 21 septembre dernier. Car si les voies désaffectées de la Petite Ceinture sont toujours la propriété du Réseau ferré de France (RFF), celui-ci a enfin consenti, après des années d'âpres négociations, à louer ce premier tronçon de 36 000 mètres carrés à la mairie de Paris pour 200 000 euros par an, posant comme condition la réversibilité des aménagements pour une éventuelle future remise en activité. Aménagements inspirés de la High Line new-yorkaise (escaliers, passerelles etc.), qui avait elle-même été conçue sur le modèle de la promenade plantée du 12ème arrondissement parisien, créée en 1988.

Paris - Petite Ceinture, 1898
Paris - Petite Ceinture, 1898 Crédits : F.A. Brockhaus, Leipzig (source : Wikipédia) -

La réappropriation de la Petite Ceinture pose une nouvelle fois la question de la cohabitation ville/nature
Appréhender la ville d'une autre façon

Pourquoi faire cohabiter la ville et la nature ? Le concept naît au 19ème siècle au moment de la révolution industrielle et de l'exode rural, comme nous l'apprend la géographe Nathalie Blanc, directrice de recherche au CNRS et spécialiste des questions d’environnement urbain  : "La ville est nouvelle, on émerge du système rural en terme d’habitat. Il faut penser la ville, le loisir des urbains, et mettre en place des espaces qui permettent de gérer tout ça. "

Il s'agit aussi d'éviter que la ville s'étende sur toute la carte : les appétences d'urbanité s'accompagnent donc du mitage des espaces agricoles et des premières configurations d'espaces verts dans les villes.

Aujourd'hui, l'enjeu social de ce mélange verdure/béton n'est plus tout à fait le même. En France, les trois-quarts des habitants sont installés en ville, dont ils sont généralement natifs.

Pour Julie Scapino, doctorante en anthropologie qui travaille sur l’appropriation sociale du plan biodiversité de Paris (une politique publique votée fin 2011), l'enjeu de concevoir des espaces comme la Petite Ceinture de Paris est d'abord de faire évoluer la perception de la ville par le citadin :

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Chute de température, biodiversité… : des villes plus écologiques ?

Nathalie Blanc rejoint Julie Scapino sur cette question de la sensibilisation des citadins, tout en envisageant les enjeux de l'introduction des espaces verts en ville sur trois échelles différentes. Echelle locale, pour ce qui est de la qualité de vie, des questions de santé, de beauté de l'environnement et d'autoalimentation. Echelle régionale pour la circulation et la reproduction d’espèces vivantes, qu'elles soient végétales ou animales, et pour l'agriculture urbaine.

Echelle plus globale, enfin, pour vérifier que la ville comme mode d’habitation ne pèse pas trop sur l’environnement en matière d’émissions de gaz à effet de serre, de déchets, et qu’il puisse y avoir un juste équilibre entre son poids et le service qu’elle rend à la population qui l'habite.

Mais les espaces verts comme la Petite Ceinture sont-ils véritablement capables de contribuer à la dépollution de l'air et des sols en milieu urbain ?Nathalie Blanc :

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En fait, pour ce qui est de l'environnement, la Petite Ceinture est surtout précieuse dans la mesure où elle est le refuge d'une diversité d'organismes vivants étonnamment riche, puisqu'elle héberge même des espèces qu’il n’y a généralement pas en ville. Nathalie Blanc :

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On pense de plus en plus ces espaces verts comme des espaces rendant possible une certaine autosuffisance urbaine en matière alimentaire. Autosuffisance aussi en matière de métabolisme urbain, de façon à ce que le système ville n'exporte plus de pollution. Faire en sorte, avec le végétal, que ce soit plus sain globalement. Mais ça, pour l'instant, je pense que c'est un peu un mythe. Nathalie Blanc

Petite Ceinture. Des panneaux éducatifs jalonnent la promenade
Petite Ceinture. Des panneaux éducatifs jalonnent la promenade Crédits : Hélène Combis-Schlumberger
Comme il s'agit d'un milieu assez spécifique, la Petite Ceinture voit se multiplier des espèces qui ne pourraient pas trouver de place autre part dans le milieu urbain. Elle préserve donc l’espace urbain parisien de trop d’homogénéité en terme d’espèces, même si… : "On fait un tri des espèces, qu’on le veuille ou non. On trie celle dont on veut bien et celles dont on ne veut pas. Par exemple, le chat en milieu urbain : c’est un prédateur qui va tuer des oiseaux nichant dans les pelouses, ce sont des espèces qui participent à la biodiversité, et que le chat contribue à détruire. Pourquoi y a-t-il autant de chats ? Parce que beaucoup de gens aiment les chats, vont les relâcher. Ceux-ci prolifèrent notamment sur la Petite Ceinture et sont nourris par des réseaux de nourrisseurs. Voilà aussi ce que c’est, la biodiversité urbaine… "

Malgré tout, Nathalie Blanc reconnaît que le tronçon du 15ème arrondissement n’est pas très riche en biodiversité : "Il y en a plus sur les bordures et les continuités, près des parcs… ".

En le parcourant d'une extrémité à l'autre (il s'étend de la rue Olivier de Serres jusqu'à Balard), nous n'avons nous-mêmes aperçu qu'un papillon et un corbeau... Par ailleurs, ouvrir certaines parties de la Petite Ceinture au public, les soumettre à des aménagements, ne serait-ce pas courir le risque de voir disparaître certaines espèces animales et végétales ?...Le tronçon du 12ème arrondissement par exemple, est bien plus riche en faune et en flore, car resté à l'état strictement sauvage, et situé à proximité du Bois de Vincennes.

La Petite Ceinture dans le 12ème arrondissement, entre avenue Daumesnil et rue de Charenton
La Petite Ceinture dans le 12ème arrondissement, entre avenue Daumesnil et rue de Charenton Crédits : Vanessa Stassi

Au cours de notre balade, nous avons rencontré trois jeunes étudiants en architecture et urbanisme : Vanessa Stassi, Lakhdar Yacine Mohammedi et une de leurs amies sont venus découvrir les aménagements après avoir fait clandestinement le tour de la Petite Ceinture [diaporama sonore]  :

Guy et Cécile, croisés également au cours de la promenade, sont plus enthousiasmés par les installations que les trois jeunes gens :

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De manière générale, Nathalie Blanc se dit persuadée que les espaces verts en ville, en plus d'apporter du bien-être aux citadins, favorise sinon un comportement éco-citoyen, du moins une sensibilité plus grande à l'environnement et au vivant :

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Quel avenir pour le vert en ville ?

Nathalie Blanc
Nathalie Blanc Crédits : Hélène Combis-Schlumberger
Ménager des coins de vert en milieu urbain, n'est-ce pas une utopie à l'heure où les systèmes de voirie et l'industrie dévorent tout l'espace ? Ca l'est assurément pour Nathalie Blanc, et dans le double sens étymologique du terme qui plus est : "Il va falloir trouver de la place parce qu’il n’y en a aucune, donc c’est un non lieu, d’une certaine manière, mais c’est aussi une utopie dans le sens où ce sera un lieu du bonheur. La ville verte est toujours brossée comme étant le futur lieu du bonheur. "

Paris est une ville extrêmement dense, rappelle Julie Scapino, selon qui il est normal et logique que pour chaque parcelle, il y ait un certain nombre de collisions au niveau des intérêts, des usages : "Vu le foncier disponible, il faut que la démocratie s’exerce. Mais on n’a pas tout exploré ! Il y a de l’espace sur les toits, on met du végétal sur les murs, on donne la possibilité aux habitants de végétaliser les trottoirs, les pieds des arbres… "

En attendant, Paris est la ville où la densité d'espace vert est la plus faible : 2,5 mètres carrés par habitant, avec une inégalité flagrante entre les arrondissements : "On entend souvent que Paris n’est pas la mieux classée en terme de ville verte, mais chaque ville a ses particularités, ses enjeux. Montréal par exemple, est conçu de manière complètement différente.", analyse la jeune doctorante.

Et comme Nathalie Blanc, elle se dit soucieuse de ne pas sacrifier aux espaces verts d'autres enjeux de taille, tel le manque de logements sociaux.

On est dans une ville et il faut faire attention à ne pas créer, dans cette époque de crise, et notamment de crise du logement, des espaces qui coûtent très cher à tout point de vue, à la fois social et financier, et qui peuvent ne pas bien être acceptés socialement et collectivement.

Nathalie Blanc

Dernièrement, les réflexions autour de la cohabitation ville/nature se sont revivifiées à l'aune du changement climatique qui joue un rôle d'accélérateur de prise de conscience. Les initiatives citoyennes se multiplient, les institutions s'emparent du sujet et les urbanistes prennent de plus en plus ces enjeux en considération dans leurs travaux, en France comme à l'international.Nathalie Blanc :

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Persuadée, à l'instar de Julie Scapino, que la place accordée à la nature en milieu urbain ira croissant, la géographe nuance cependant son optimisme en soulevant un dernier point : "Ceux qui travaillent sur les politiques climat et les plans climat des villes prennent en compte le fait qu’il faut permettre aux espèces de pouvoir profiter de ces continuités vertes, y compris dans les villes, pour pouvoir s’adapter au changement climatique. Mais on ne prend pas en compte aujourd’hui les usages sociaux en terme d’adaptation des populations au changement climatique, notamment en terme d’alimentation, de loisirs etc. "

►►►Dans les Matins d'été du 8 août 2013, Antoine Beauchamp rencontrait Jean-Emmanuel Terrier, président de l’Association Sauvegarde Petite Ceinture

Hélène Combis-Schlumberger

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