Les écrivains face à la Commune



24.05.2011

Il y a tout juste 140 ans, le 28 mai 1871, la Commune de Paris s'achevait dans le sang. L'occasion est belle de revenir sur la réaction des écrivains devant cette insurrection populaire qui dura plus de deux mois.

Les ruines de la colonne Vendôme, par Disdéri
Les ruines de la colonne Vendôme, par Disdéri

Entre indignation morale et fascination esthétique, le coeur des écrivains ayant vécu la Commune de Paris balançait. Leur plume aussi, qui pour mieux raconter l'éventration de Paris, s'était faite photographique...

Le 26 janvier 1871, une semaine après la proclamation de l'empire allemand dans la Galerie des glaces du château de Versailles, l'armistice franco-allemand est conclu dans la douleur et l'humiliation. Pour les ouvriers de Paris, qui ont lutté durant quatre mois, la défaite est insupportable. Rapidement rejoint par la Garde nationale, le peuple se soulève à partir du 18 mars et s'en prend aux représentants du gouvernement.

L'insurrection s'étend sur 72 jours au bout desquels elle est brutalement réprimée par les troupes versaillaises lors de la Semaine sanglante. 30 000 communards -ou supposés tels- sont fusillés sans jugement.

La féroce désapprobation des bourgeois

Sauvé, sauvé ! Paris était au pouvoir des nègres !" Alphonse Daudet au moment de la répression versaillaise

 Comment ont réagi les écrivains face à ces événements à la fois d'une grande violence et à haute portée politique ? Martine Lavaud est Maître de Conférences à l'université Paris-Sorbonne. Spécialisée en littérature et en esthétique (notamment photographique) du XIXe siècle, elle apporte quelques éclairages sur le rôle des intellectuels pendant la Commune, qui, pour la plupart, se sont rassemblés sous la houlette bourgeoise d'Adolphe Thiers :

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Martine Lavaud sur les réactions féroces de certains écrivains

 

"Le peuple est un éternel mineur. Je hais la démocratie. (...) Le premier remède serait d'en finir avec le suffrage universel, la honte de l'esprit humain. (...) L'instruction obligatoire et gratuite n'y fera rien qu'augmenter le nombre des imbéciles. Le plus pressé est d'instruire les riches qui, en somme, sont les plus forts." Flaubert, l'un des écrivains les plus virulents, dans une lettre à George Sand, également férocement anti-communarde

Quant à savoir quelles formes avaient alors revêtu les productions littéraires... :

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Martine Lavaud sur les productions littéraires de la Commune

"Le bain de sang que [le peuple de Paris] vient de prendre était peut-être d'une horrible nécessité pour calmer certaines de ses fièvres. Vous le verrez maintenant grandir en sagesse et en splendeur." Emile Zola, dans Le Cri du Peuple

Quand indignation et fascination cohabitent

Même si l'horreur prédomine chez la majorité des écrivains, elle est étroitement mêlée à un autre sentiment : celui que l'on ressent devant des ruines et qui s'apparente, qu'on le veuille ou non, au sublime. C'est alors tout un conflit qui se joue entre indignation morale et envoûtement esthétique. A l'époque, cette ambivalence va même jusqu'à permettre le développement d'un tourisme de guerre :

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Martine Lavaud sur les photoreportages de la Commune

Les Tuileries
Les Tuileries Crédits : Radio France

Une révolution sans images ?

Puisque décombres et destruction exerçent sur les témoins de la Commune une répulsion fascinée, on peut conjecturer que les photographes se montrent à l'époque très désireux de couvrir les événéments.

Pourtant, les images dont nous disposons aujourd'hui ont pour la plupart été capturées après la Semaine sanglante :

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Martine Lavaud sur les reporters de la Commune, après la Semaine sanglante

Les ruines de l'Hôtel de Ville, par Liébert. La fumée a été ajoutée sur le cliché initial. Les silhouettes spectrales des passants, au premier plan, témoignent du temps d'attente nécessaire à la prise de vue au collodion.

La rue de Rivoli et son horloge arrêtée. Mai 1871
La rue de Rivoli et son horloge arrêtée. Mai 1871

Finalement, ce sont les auteurs qui cherchent à pallier l'absence des photographes au moment de l'insurrection.

"Voilà qui appelle la résistance de l’écriture en un moment singulier où l’instantanéité photographique constitue une attente sous-jacente, et cependant une impossibilité technique… Ecrire la Commune, c'est supplanter le reporter sur le terrain de l'objectivité et le photographe absent sur le plan de la rapidité de l'accommodation." _*Martine Lavaud

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Les Tuileries, par Andrieu
Les Tuileries, par Andrieu


Les ruines de l'Hôtel de Ville, par Liébert
Les ruines de l'Hôtel de Ville, par Liébert

Et si les écrivains comprennent que ce n'est pas à travers l'objectif photographique que l'objet devient esthétique, mais bien de par sa démolition, ils n'en utilisent pas moins le vocabulaire propre au 8e art :

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Martine Lavaud sur le conflit entre indignation et fascination

Photographies truquées, clichés littéraires... voilà donc ce qu'il nous reste aujourd'hui de la Commune. Mais pas seulement... Leconte de Lisle accusait les intellectuels insurgés d'appartenir à la "ligue de tous les déclassés, de tous les incapables, de tous les envieux, de tous les assassins, de tous les voleurs, mauvais poètes, mauvais peintres, journalistes manqués, romanciers de bas étage". Il y a pourtant fort à parier que les éditoriaux flamboyants des écrivains communards, tout comme ce style pamphlétaire et revanchard, ont participé et participent encore à la fascination collective pour la Commune de Paris.

Hélène Combis-Schlumberger

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