Jean-Jacques Rousseau dans votre salon



10.04.2014

"Je forme une entreprise qui n'eut jamais d'exemple et dont l'exécution n'aura point d'imitateur. Je veux montrer à mes semblables un homme dans toute la vérité de la nature  et cet homme ce sera moi. Moi seul. " Qui n'a jamais lu ces lignes, préambule des Confessions de Jean-Jacques Rousseau ? Aujourd'hui, un comédien, William della Rocca, fait le pari de réparer le moule brisé pour faire revivre l'écrivain philosophe dans les salons parisiens de notre siècle. La curiosité nous a poussés à assister à l'une de ces soirées de théâtre en appartement.
Rousseau en salon

De grandes bibliothèques recouvrent les murs clairs de ce petit salon du 3è arrondissement de Paris. Dante, Brontë, Nabokov, Duras, Proust, Kundera, Courteline... autant de noms qui se détachent en grosses lettres, parmi la riche collection de livres détenue par les propriétaires des lieux. Au fond, près de la cheminée où trônent des vases de Chine et un visage sculpté, un grand lutrin de bois et un fauteuil blanc. Sobriété.

Sur des chaises, une cinquantaine de personnes attend l'entrée de Jean-Jacques Rousseau...

Le brouhaha s'estompe lorsque le comédien fait irruption. Chaussures à boucles, tunique verte aux allures de robe de chambre, col blanc et bonnet beige. C'est un Rousseau fatigué qui s'assoit lentement sur le fauteuil, garde un moment le silence, puis commence à réciter, raconter, le dixième livre de ses Confessions. Extrait choisi :

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Rousseau, c'est William della Rocca, "comédien on ne peut plus classique ", comme il se qualifie lui-même, puisqu'avant de se lancer dans le théâtre d'appartement, il jouait, avec une troupe, des pièces tout à fait conventionnelles.

Voilà huit ans, en 2006, il a décidé d’adapter Les Confessions pour la scène,après avoir vu L’Etoile violette, d’Axelle Ropert. Car dans ce film, l'un des acteurs lance une tirade tout droit extraite de l'oeuvre autobiographique de Rousseau : "c’est un auteur qu’à l’époque, je ne connaissais pas du tout. Je me suis précipité pour lire Les Confessions, et ç’a été une révélation pour moi. "

De cette révélation, il a fait un feuilleton théâtral : douze spectacles d'environ deux heures chacun, reprenant les douze livres des Confessions : "Je me suis dit que je pouvais créer deux épisodes par an, ce que j’ai fait pendant six ans."

Les Confessions, un texte toujours accessible ?

En sept ans, William della Rocca dit avoir joué devant plusieurs milliers de personnes : "Je me suis rendu compte que beaucoup d'entre elles n’en avaient qu’un souvenir qui remontait au collège ou au lycée, qui les avait découragées de lire ce texte, ou même cet auteur. Car c’est peut-être un écrivain qu’on apprécie davantage quand on a un peu vécu. " Pour William della Rocca, qui dit chercher à provoquer une interaction avec son public lorsqu'il joue, Rousseau est assurément tout... sauf dénué d'humour :

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Mais cet humour est-il facile à transmettre à l'auditoire lorsqu'il est formulé dans une langue d'un autre siècle ? "Bien sûr, j’ai tenu à ce qu’on explique certaines expressions et certains mots qu’on n’emploie plus aujourd’hui [un petit lexique est distribué au public avant le spectacle NDLR]. Mais moi non, je ne trouve pas que celle langue soit difficile. Au contraire, je la trouve même relativement moderne pour l’époque.", estime William della Rocca.

L'acteur pense que c'est la musique de l'écriture de Rousseau qui contribue à la rendre extrêmement accessible. Musique qui l'a d'ailleurs aidé dans le colossal effort de mémorisation qu'il a dû fournir : "C'est très étrange, et j'en parle souvent avec des amis chanteurs et musiciens : quand je fais une fausse note en me trompant sur un mot, je m'en rends compte tout de suite. "

Car Les Confessions comportent un millier de pages. Douze livres de prose qui relatent les 53 premières années de la vie Rousseau. William della Rocca a quand même établi des coupures dans le texte : "Sinon, ça aurait été intenable, pour moi comme pour les auditeurs. J’ai coupé au minimum un tiers, et au maximum la moitié, voire deux tiers dans certains livres qui sont particulièrement longs. Je ne voulais pas que chaque spectacle dure plus de deux heures."

Un spectacle confidentiel William della Rocca a joué à Genève, ville natale de Rousseau, dans de nombreuses villes françaises, et dans presque tous les arrondissements de Paris.

Ce soir, les propriétaires de l'appartement, Sophie Barrouyer et Frédéric Monié, accueillent l'acteur pour la dixième fois, puisqu'il a été invité à jouer chez eux tous les volets de son spectacle : "Mon hôtesse et moi avions le même professeur de gymnastique. C’est lui qui, après m’avoir vu jouer à plusieurs reprises, lui a parlé de moi, sachant qu’elle pouvait être intéressée. Après, je ne choisis pas vraiment. Ce que je demande toujours à mes hôtes, c’est de pouvoir jouer dans des lieux silencieux, car ça demande beaucoup de concentration. " Si William della Rocca privilégie les salons pour donner ses représentations, c'est pour ne pas sacrifier sa proximité avec le public :

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Ça fonctionne très bien dans la mesure ou le public accepte de payer de sa personne parce que je propose quand même un théâtre exigeant en matière de concentration, d’écoute. Mais quand ça se passe très bien, c'est merveilleux. La magie du théâtre opère si tout le monde croit que je suis Jean-Jacques Rousseau. Qu'il est là, parmi nous. Je deviens un espace vacant le temps de la représentation.

William della Rocca

Du coup, il insiste auprès de ses hôtes sur le fait qu'"il ne faut inviter que des gens motivés " et ne fonctionne que par le bouche à oreille, affirmant ne pas connaître les ficelles de la médiatisation.

Mais cette volonté ne risque-t-elle pas de cantonner son projet artistique à des cercles intellectuels que d'aucuns qualifieraient de "bourgeois bohèmes " ?

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Quel type de spectacle le comédien propose-t-il ? William della Rocca considère que c’est du théâtre, et reconnaît n’avoir rien inventé. "Mais peut être que le théâtre d’appartement a un bel avenir devant lui. C’est une forme qui plaît beaucoup ! "

Et en effet, soumettre "théâtre d'appartement " au moteur de recherche Google permet de prendre conscience que de nombreuses compagnies proposent au public de "s'approprier leur salon ". Plus de 160 000 occurrences de l'expression existent sur la Toile.

Quant aux Confessions, elles ont déjà été interprétées sur scène par le comédien Eric Chartier. Un tout autre style...

Confessions d'auditeurs

A l'issu de deux heures de représentation, s'ensuit un joyeux bavardage autour d'un buffet constitué de plats apportés par le public, en plus des dix euros (minimum) que leur a coûté l'entrée. Quiches dorées et odorantes, feuilles de vigne farcies, salades, fraises charnues... Nous en profitons pour aller glaner les impressions des uns et des autres.

Jacqueline est une connaissance de l'hôtesse. Elle est fidèle au spectacle depuis la deuxième représentation (notons au passage que les membres du public ayant suivi les douze spectacles se voient attribuer un diplôme). Aujourd'hui, elle a entraîné deux amies, Marie-Aimée et Gwendoline. Toutes trois s'accordent à dire que le comédien est "habité " par Jean-Jacques Rousseau :

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Marie, Camille et Jean-Baptiste, jeunes venus voir le spectacle de William della Rocca
Marie, Camille et Jean-Baptiste, jeunes venus voir le spectacle de William della Rocca Crédits : Hélène Combis-Schlumberger
Et qu'en pensent les jeunes ? Ils se comptaient sur les doigts d'une main dans le public. Marie, 28 ans, Camille, 26 ans, et Jean-Baptiste, 27 ans, installés à Paris depuis peu, connaîssent les hôtes du soir par les parents de l’un d’eux :

Pour moi, le théâtre, il faut qu’il y ait des planches, il faut qu’il y ait plusieurs personnages, des dialogues. Là c’est plus une interprétation personnelle.

Jean-Baptiste, 27 ans

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Alors que son projet Rousseau est abouti depuis juin 2012, William della Rocca travaille sur son prochain spectacle : Les Mémoires de Saint Simon.

Hélène Combis-Schlumberger

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