A quoi sert de trop zoomer ?



27.09.2013

De plus en plus, les œuvres des Musées sont visibles en ligne. Que ce soit de l’initiative même des musées, ou via le Google Art Project, nombreuses sont les œuvres du patrimoine - la peinture en particulier - que l’on peut regarder depuis son écran. Et c’est il faut l’avouer assez merveilleux.

Et le point commun entre la grande majorité de ces entreprises de numérisation des œuvres, c’est de permettre à celui qui est derrière son écran d’aller voir le détail, mais quand je dis le détail, ça peut être l’infime. Certaines œuvres du Google Art Project, par exemple, ont été numérisées par une machine si précise qu’on a l’impression parfois de pouvoir compter les poils du pinceau qui a tracé le trait.

On voit bien à quelle logique obéit tout cela. Profiter à plein de ce que permet le numérique, offrir à l’internaute une autre expérience de l’œuvre que celle qu’il éprouve dans le musées et en feuilletant un catalogue. On peut aussi y voir la logique que défendait Daniel Arasse dans Le Détail, sous-titré je vous le rappelle « Pour une histoire rapprochée de la peinture ». Et de fait, c’est une expérience hallucinante. Le projet Closer to Van Eyck , dont Emmanuel Laurentin a parlé la semaine dernière, est en ce sens incroyable : vous pouvez plonger dans le moindre détail du retable de l’Adoration de l’Agneau mystique, c’est magnifique.

Néanmoins, je me pose toujours une question. Que voit-on quand on voit de si près ? Pour ma part, mais peut-être suis-je un mauvais exemple, une fois passée l’émotion première de la plongée, je ne vois pas grand-chose. Il faut dire que j’ai une appétence pour les détails les plus inavouables (c’est sûr que scruter la manière dont Van Eyck peint les poils sur les cuisses d’Adam ne fait pas faire tellement avancer l’histoire de l’art)…Mais il semble que pour l’œil exercé, la réponse ne soit pas si claire. Récemment, James Elkins, professeur d’Histoire de l’art à Chicago signait une tribune se demandant si Google ne nous faisait pas voir l’art de trop près. Pour Elkins, non seulement cette manière de voir pose en général plus de questions à l’historien de l’art qui ne lui apporte de réponse (car l’ultra-haute résolution fait surgir des monstres, par exemple quand on zoome trop avant dans Un dimanche sur l’Ile de la Grande-Jatte, de Seurat dont on n’est pas certain que leur destin soit d’être vus, car le problème de l’intentionnalité est encore complexifiée,) mais Elkins y voit un trait d’époque, une sorte de pathologie contemporaine, qu’il ne condamne pas d’ailleurs, mais dont il dit qu’elle fera sans doute rire les générations qui nous suivent, tant nous sommes fascinés par ce regard scrutateur, par tous ces outils qui nous permettent de plonger dans une toile, comme ils nous permettent de plonger dans le fond des océans ou à l’intérieur du corps humain.

Mais de cette nouvelle façon de voir, on peut aussi faire une œuvre. C’est le cas d’une pièce numérique du nom de Bluemonochrome. Vous tapez Bluemonochrome.com dans votre moteur de recherche, et vous tombez sur un site, une page, qui montre en effet un monochrome bleu. On l’impression de voir le grain de la peinture, les traits du pinceau, on dirait du Klein. En bas, à gauche de l’écran, une mention « Powered by Google ». Vous cliquez. Tiens, étrange, apparaît la fenêtre caractéristique de Google Maps, et la barre qui permet de zoomer et dézoomer. Alors vous dézoomez. Vous voyez apparaître un rebord vert et vous apercevez que ce monochrome bleu est un morceau d’océan pacifique photographié par un satellite de la Nasa et mis en ligne par Google Maps. Eh oui, c’est ça le problème – et la beauté du zoom – vous trouvez des monstres chez Seurat et du Klein chez Google. C’est le trouble dans le regard.

Xavier De La Porte

Ecouter le direct
Le direct