«L'histoire de la Pologne et de sa littérature me semble extravagante et
bourrée d'incongruités : une nation slave où les écrivains, jusqu'à la
Renaissance, n'ont employé que le latin ; un immense Etat qui, des siècles
durant, a résisté aux Teutons, à la Turquie et à la Moscovie mais qui, par suite
des abus de son système parlementaire, s'est littéralement désagrégé tandis que
ses voisins, autrefois plus faibles, le partageaient et l'effaçaient de la carte
de l'Europe pour quelque cent vingt ans ; un peuple extraordinairement vital,
qui sombre facilement dans une apathie stupide et qui ne révèle ses vertus que
dans des circonstances qui écraseraient et détruiraient tout autre groupe humain
; un raffinement du goût, allié à l'ironie et à l'éclat d'esprit, qui a donné
une poésie lyrique comparable à celle de l'Angleterre élisabéthaine, mais que
menacent sans cesse une torpeur éthylique et les jacasseries des intérêts locaux
; des traditions de tolérance religieuse et politique, acquises au sein d'une
Respublica multiconfessionnelle et multinationale dirigée par un roi élu, qui,
par suite d'infortunes collectives, ont dégénéré en un nationalisme morbide et
battant de l'aile ; un pays dont les loyautés, en cette seconde moitié du
siècle, se voient courtisées par deux pouvoirs de force égale, le Parti
communiste et l'Eglise catholique romaine. De ce chaos d'éléments en apparence
si disparates, mais reliés entre eux par une logique qui leur est propre, il est
possible de tirer des enseignements de portée universelle.»
C. M.