Université et recherche : en attendant le changement.



15.12.2012

Quelle autonomie ?

C'est l'un des problème de la LRU (loi instaurant l'autonomie des universités sous N. Sarkozy) : tel le carrosse de Cendrillon en citrouille, la LRU a transformé du jour au lendemain des enseignants-chercheurs Présidents et VP d'universités en cadres dirigeants de sociétés. Ils ne sont bien sûr pas élus sur leur goût pour le management, auquel ils sont d'ailleurs bien peu formés  et ils ne peuvent s'appuyer sur un 'staff' correspondant. Cette inadéquation douloureuse a été rendue visible dans l'espace médiatique par la lettre des 14 présidents d'universités demandant à la Ministre de reprendre en direct la GRH et la paye de tous leurs personnels. Circonstance aggravante : l'Etat a profité de cette autonomie de gestion pour diminuer ses dotations budgétaires. Moralité : l'effet pervers de l'autonomie version Valérie Pécresse (ministre du secteur sous le quinquenat précédent), c'est la casse des universités non accompagnées dans la mise en oeuvre de l'autonomie ('aide toi le ciel t'aidera, si tu dévisses, tant pis pour toi').

L'autonomie est aussi au programme du PS depuis 2002. Le Gouvernement va-t-il montrer sa différence? Va-t-on enfin voir ce qu'est l'autonomie des universités version de gauche? C'est comme pour l'excellence : va-ton enfin voir la version de gauche, ou pas? (cf 'universités : la carte et le territoire' ma chronique 'les idées claires' sur FC du lundi 26.11 quand Geneviève Fioraso, actuelle ministre du secteur, était l'invitée des Matins de France Culture). Réponse aux voeux 2013 ? (enfin, j'espère !!)

Quelle évaluation ?

En France, les enseignants-chercheurs sont confrontés à la pesanteur bureaucratique de l'évaluation et de la réponse aux appels d'offre distribuant le financement de la recherche. L'une et l'autre sont inspirés par le new public management (NPM). Les difficultés similaires au Royaume-Uni et en République Fédérale d'Allemagne indiquent que le NPM est problématique en soi. L'hybridation avec la bureaucratie typiquement française (celle des 'grands organismes de recherche', une quasi exclusivité hexagonale - comme les 'grandes écoles' d'ailleurs) génère cependant une forme problématique propre. Un certain nombre de chercheurs progressistes, ou modernistes, ou sociaux-démocrates, ou réformistes - selon l'angle - font le pari qu'il y a moyen de décliner dans le paysage sup-recherche français des pratiques d'évaluation socialement utiles et professionnellement réussies - à rebours de l'utilisation dite 'libérale' qui met les individus en concurrence, méprise la coopération, met l'intérêt au centre et les Centres (labos) à la périphérie.

Mine de rien, puisqu'il s'agit du secteur public, les impulsions données par le pouvoir politique ont une influence réelle dans la coloration que prend cette culture de l'évaluation - sachant que les chercheurs qui travaillent sur ces questions - Christine Musselin notamment - montrent que l' évolution inspirée par le NPM est une tendance de fond, de moyenne durée, qui concerne tous les systèmes sup-recherche en Europe (même si à partir de dates différentes depuis le milieu des années 60).

Les mêmes effets pervers de cette culture de l'évaluation déclinée dans le monde de la recherche et de la science se manifestent donc aussi au Royaume-Uni et en Allemagne. Dit autrement, le CNRS n'est pas directement à l'origine de la déclinaison de celle-ci en France. Il était même contre. Elle a été introduite par le pouvoir politique. Sous une première forme par C. Allègre, notamment avec les bienvenues convergence des statuts et des activités de chercheurs et d'universitaires, et rapprochement à grand pas du Cnrs et des universités - presque tous les labos sont aujourd'hui des Unités mixtes de recherche (UMR), Fac-Cnrs (ou autre : IRD, Inra, Inserm,...)  et presque tous les universitaires et les chercheurs sont des 'ensignants-chercheurs'.

Puis, sous une forme beaucoup plus déstructurante, par les quinquennats Chirac et Sarkozy, pour déstabiliser le Cnrs, précisément. La fondation de l'AERES (Agence d'évaluation de l'enseignement supérieur et de la recherche) a été légitimée par un discours très virulent de NS contre les chercheurs et les organismes de recherche (voeux de 2008).

Les difficultés actuelles viennent paradoxalement de la fécondation de la bureaucratie par le NPM, alors que le second était censé transformer la première. Dit autrement, l’administration de la recherche à l'ancienne s'est trouvée en charge de mettre en oeuvre l'administration de la recherche new style. ça donne en France une hybridation assez piquante ! Plus généralement, les fragilités communes à la France, au RU et à la RFA tiennent en deux mot : la mise en concurrence des individus (les chercheurs) et la marginalisation des institutions (équipes, laboratoires). C'est ce qu'indiquent à leur façon ceux des enseignants-chercheurs et des directeurs d'Umr lorsqu'ils disent : ayons une position plus équilibrée entre les financements pérennes (récurrents) et les financements sur projet (ponctuels à durée déterminée). Le directeur de l'ENS, par exemple, parvient à cette conclusion en regardant les résultats scientifiques (cf ses propos dans les Matins de Marc Voinchet).

On y arrive également par l'angle de la sociologie des organisations et du marché du travail scientifique et universitaire. Il n' y a pas de suicides chez les chercheurs, mais l'esprit de cette culture de l'évaluation, est, toute chose égale par ailleurs, du même type de dureté que les transformations à marche forcée dans les Télécoms. Et c'est bien ce nouveau Totem de l'évaluation et du classement qui génère l'essentiel des pratiques paperassières et des activités non scientifiques regrettées à l'antenne tant par Brice Couturier que par l'invité de Marc Voinchet. Leur fer de lance est l'AERES  or les agents de l'AERES sont des enseignants-chercheurs, qui se retrouvent successivement en position d'évaluer leurs pairs, et d'être évalués par eux ! Son pilote est le pouvoir politique. S'il a renforcé et généralisé l'évaluation au sein de l'université et de la recherche, c'était pour pallier les effets pervers du métier de chercheur non évalué et logeant à la même enseigne tous les chercheurs quelle que soit l' activité réelle et les résultats scientifiques. Comment pratiquer l'évaluation systématique, en faire une clé de voûte du système, sans les effets pervers dénoncés plus haut ? C'est devenu la nouvelle question du management de la recherche. il se dit que le gouvernement actuel envisagerait de supprimer l'AERES, fort décriée. Un certain nombre de chercheurs et de directeurs de labo pensent au contraire qu'il est possible de réformer intelligemment l'AERES et ses pratiques, pour avoir une culture de l'évaluation de la recherche sans effets pervers. Quelle sera la réponse hollandiste?? Réponse, là aussi, aux voeux 2013 ?

Ci dessous, les documents que j'ai consultés avant ma chronique 'Université : la carte et le territoire' ('Idées claires' du lundi 26.11.12).

http://multimedia.enseignementsup-recherche.gouv.fr/info_ressources/evaluation_et_statistiques/atlas_2010-2011/index.html#/1/zoomed

http://www.enseignementsup-recherche.gouv.fr/pid25460/investissements-d-avenir-par-region.html

http://www.enseignementsup-recherche.gouv.fr/cid59334/localisation-des-projets-investissements-d-avenir-labex-vague-2.html

http://sciences.blogs.liberation.fr/home/2012/03/universit%C3%A9-et-recherche-les-propositions-de-fran%C3%A7ois-hollande.html

http://www.jean-jaures.org/Publications/Les-essais/2012-2017-quel-avenir-pour-l-enseignement-superieur-et-la-recherche

Atlas régional, effectifs d'étudiants en 2010/2011 - Janvier 2012 multimedia.enseignementsup-rec herche.gouv.frA suivre aussi sur ma page facebook.Beaucoup d'autres liens à lire, écouter, voir sur la page de l'émission Planète terre du mercredi 19.12.12 consacrée à : Y'a-t-il une guerre du savoir à l'échelle mondiale?Rapport concluant les Assises de l'enseignement supérieur et de la recherche.

Sylvain Kahn

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