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Tableau noir et craie

Le bâton de craie

3 min
À retrouver dans l'émission

On l'utilise depuis la Préhistoire mais c'est au XIXe siècle qu'il a atteint la consécration sur le tableau noir des salles de classe de la Troisième République. Propulsé par le capitalisme, il a traversé toutes les technologies, toutes les ères, jusqu'à celle du numérique. C'est le bâton de craie.

Tableau noir et craie
Tableau noir et craie Crédits : janasworld - Getty

Il tient au creux de la main, il a permis pendant des siècles de décrire et d’appréhender le monde, il possède une qualité singulière : c’est à la fois une matière et un ustensile… C'est le bâton de craie dont l'historien Philippe Artières retrace l'histoire dans Le Magasin du monde, l'ouvrage qui nous sert de référence pour cette série de chroniques.

La craie, un mode d’inscription éphémère sans doute aussi ancien que l’écriture sur le sable ou sur des supports végétaux. Dès la Préhistoire, la roche crayeuse et le charbon ont été utilisés comme outils dans l’art rupestre. La Bible rapporte que dans l’Antiquité, le bâton de craie est utilisé au Proche-Orient afin de marquer sa porte pour être sauvé de la mort ou, avant l’Épiphanie, pour inscrire les chiffres de la nouvelle année et les initiales des Rois mages sur chaque maison en signe d’hospitalité.  

Ecrire blanc sur noir 

Mais la véritable épopée de la craie moderne, celle que nous connaissons, débute bien plus tard, en Écosse, autour de 1800, avec l’invention du blackboard… le tableau noir. Son usage se généralise dans les écoles au début du XIXe siècle pour deux raisons. D’abord, parce que c’est un outil peu onéreux adapté au nombre croissant des élèves accueillis à l’école. Ensuite, l’apprentissage calligraphique d’une élégante écriture à la plume est abandonné au profit de la promotion d’une écriture simple et lisible. En Europe, la craie et l’ardoise se substituent à la plume et à l’encre à la fin du XIXe siècle avec la scolarisation massive des enfants. L’apprentissage ne se fonde plus sur la maîtrise précise du geste mais sur l’appropriation visuelle sur le grand tableau noir.  

Parallèlement, le bâton de craie constitue l’un des principaux outils de la prétendue "mission civilisatrice" européenne. Dans  les colonies, au sein des écoles ou des salles de classe improvisées, les élèves africains et asiatiques s’exercent à la pratique de  l’écriture romaine sur de petites ardoises suivant les conseils de leur institutrice ou de leur instituteur européens. Une scène qui est devenue une image d’Épinal, immortalisée dans des milliers de gravures et de photos, qui la déclinent dans tous les empires coloniaux. Ces représentations révèlent une partie de la réalité mais il faut se rappeler que, dans les faits, la scolarisation des jeunes autochtones est toujours limitée à moins de 10% d’une classe d’âge.  

Outil de l'éphémère

Le bâton de craie est également fils du capitalisme écrit Philippe Artières. Car, avec l’agilité de la craie, l’écrit devient plus mobile. Le jeune commis comme le vénérable l’épicier doivent en effet pouvoir écrire et compter vite. Contrairement aux sentences religieuses et aux maximes philosophiques qui devaient être gravées pour l’éternité, les prix et  les transactions financières doivent pouvoir être effacés afin de suivre au mieux l’évolution du marché, les fluctuations du rapport de l’offre et de la demande.  

C’est ainsi que pendant la crise boursière d’octobre 1929, la chute extrêmement rapide de la valeur des titres oblige les agents à manier en permanence la craie sur les immenses tableaux du New York Stock Exchange. Avec la Grande dépression qui s’ensuit, les devantures des magasins sont couvertes d’écritures à la craie, qui devient synonyme de pauvreté et de précarité.  

Les  enfants pauvres des grandes villes s’emparent des craies. Ils n’ont pas besoin d’ardoise et de tableau noir ; c’est l’école de la rue, et les murs leur servent de support pour dessiner. Dans les  photographies des années 1930-1950, l’enfance a le visage de la craie : que ce soit à travers le portrait des kids de New York par Helen Levitt en 1940 ou dans La première maîtresse de Robert Doisneau en 1935 à Paris. Sur cette photo, une fillette écrit sur le mur tandis qu’une autre petite fille a été punie par sa copine. Elles jouent à la maîtresse dans la rue. Cette pratique populaire séduit bien plus tard l’artiste Keith Haring qui, dans les années 1980, l’adopte pour  faire des graffiti sauvages dans le métro new-yorkais. 

Dessin à la craie réalisé par l'artiste américain Keith haring dans une école élémentaire en 1982
Dessin à la craie réalisé par l'artiste américain Keith haring dans une école élémentaire en 1982 Crédits : MediaNews Group/Reading Eagle - Getty

Au fond, la craie est l’instrument de ceux qui ne comptent pas, l’objet privilégié de l’art de l’effacement. C’est avec la craie que l’on marque les maisons condamnées à la destruction et qu’on désigne les demeures des morts du choléra. C’est encore la craie qui permet de marquer le nombre des soldats sur chaque wagon en route vers le front pendant la Première Guerre mondiale. Elle a résisté à toutes les nouvelles technologies, de l’imprimerie aux écrans numériques. Car la craie ne craint qu’une seule chose : l’eau.

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