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Le 7e festival de la mode masculine au casino de San Remo, en Italie, le 14 septembre 1958.

Le complet-veston

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Il représente à lui seul l'ère de la bureaucratie et a très rapidement conquis les dressings, surtout masculins. Prestigieux, mais également détourné et contesté, voici l'histoire d'un ensemble qui su traverser les époques et les tendances.

Le 7e festival de la mode masculine au casino de San Remo, en Italie, le 14 septembre 1958.
Le 7e festival de la mode masculine au casino de San Remo, en Italie, le 14 septembre 1958. Crédits : Keystone - Getty

Symbole d’un nouvel âge de la bureaucratie, le complet-veston a connu plusieurs métamorphoses et détournements que l’historien Manuel  Charpy raconte dans l’ouvrage Le Magasin du monde, l'ouvrage qui nous sert de référence pour cette série de chroniques.

L’expression complet-veston apparaît vers 1870. Comme son nom l’indique, elle désigne un ensemble vestimentaire : une veste droite, associée à une chemise de coton blanc et parfois à un veston, qui se substitue à l’ancienne redingote. Selon une tradition d’origine anglaise, la veste et le pantalon sont désormais confectionnés avec le même tissu.  Le complet-veston est doté d’une vingtaine de poches où se glissent l’argent, le stylo-plume, la montre à gousset. Il s’accompagne également d’accessoires : une cravate Windsor, un chapeau et des chaussures en cuir ciré.  

Sobriété et moralité de l'homme de bureau

Par sa sobriété, le complet-veston incarnerait une morale d’inspiration protestante. Ses couleurs grises, brunes ou bleues – plutôt que le noir qui tâche et se fane – sont éminemment classiques et respectables. Tandis que la blancheur immaculée de la chemise doit témoigner de l’excellente hygiène de celui qui la porte.  

A partir des années 1850, la fabrication de ce qu’on dénomme aussi le paletot s’industrialise rapidement, d’abord aux  États-Unis, puis en France, en Angleterre et en Prusse. En 1900, l’enseigne parisienne "La Belle jardinière" confectionne à elle seule 300 000 paletots et pantalons par an, exportés aux quatre coins du  monde. Pour faciliter son usage et répondre à la demande croissante de chemises amidonnées, les couturiers inventent le "linge américain" : des faux-cols et des manchettes en caoutchouc, en celluloïd ou en papier, plus faciles à entretenir ou même jetables. De même, les cravates et les nœuds papillon sont pré-noués et se fixent  avec un élastique. À partir des années 1950, le complet-veston devient synthétique et infroissable avec ses fameux plis permanents. Les  hommes adoptent le nylon qui imite le coton et s’habillent aussi de polyester qui remplace le tweed. 

Le triomphe du complet-veston à partir des années 1870 s’explique par une transformation majeure des sociétés occidentales : leur bureaucratisation. Et avec elle l’émergence d’une figure nouvelle :  l’homme de bureau. Le complet-veston dessine la silhouette du cadre dynamique, avec ses épaules rembourrées et sa taille cintrée. Il  est adopté dès la fin du XIXe siècle par les élites économiques du monde entier, d’Alexandrie à Shanghai, de Buenos Aires à Tokyo.  L’empereur du Japon contraint en 1894 ses fonctionnaires à porter un  costume à l’occidentale, symbole de modernité.  Dans  l’entre-deux-guerres, dans les grandes villes chinoises, les entrepreneurs comme les étudiants arborent des costumes de laine et des chemises de coton. En 1925, Atatürk impose par la loi dite "du chapeau" le costume occidental en Turquie. Dans  les colonies aussi, les élites autochtones se doivent d’adopter le  costume, preuve de leur conversion à la civilisation européenne.  

Le symbole contesté du pouvoir occidental

Chaque groupe social possède son costume. Ceux tape-à-l’œil des maquereaux marseillais, des mafieux new-yorkais et des yakuzas de Yokohama. Les complets cravates des hommes politiques qui, à partir des années 1920, délaissent la redingote. Ou encore les costumes plus sportifs des yuppies du monde entier à partir des années 1980.  

À partir des années 1930, aux Etats-Unis, les nouveaux employés, commerciaux et  ingénieurs deviennent les "white collars", les "cols blancs", par opposition aux "cols bleus", les ouvriers et travailleurs manuels. Toutefois, les complets du modeste employé, du cadre et du patron se distinguent par des détails décisifs : cravate fantaisie et boutons de  manchette, mais surtout la matière utilisée et la coupe du costume. Car le sur-mesure permet aux élites de conserver leur distance par rapport  aux consommateurs de prêt-à-porter et de "costards", mot qui apparaît dans la langue populaire vers 1920.  

Devenu uniforme du pouvoir,  le complet-veston fait l’objet de détournements : c’est Charlie Chaplin qui devient Charlot avec son costume de vagabond élimé. Ce sont les militants anticoloniaux – le Sénégalais Lamine Senghor, le Congolais André Matswa ou l’Indochinois Hô Chi Minh – qui s’habillent d’élégants complets pour revendiquer leur statut de citoyens à part entière. D’autres au contraire refusent ce qu’ils considèrent comme le symbole  de la domination occidentale. En Inde, au début du XXe siècle, le  mouvement swadeshi rejette les vêtements européens au profit des habits locaux. En Chine, la révolution culturelle substitue la veste Mao au costume. Dans les années 1970, au Zaïre, Mobutu remplace le complet-veston par l’Abacost qui signifie "A bas le costume !". En Occident, les hippies en  font le vêtement honni, incarnation du corsetage du corps et du pouvoir de l’argent. 

De nos jours, le costume est peut-être moins distinctif qu’il l’a été au long de son histoire même s’il a gardé son prestige. Les dirigeants continuent de le porter mais peuvent abandonner la cravate, là où certaines professions comme les vigiles l’imposent encore.

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