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6 novembre 1961 - Berlin-Ouest, Allemagne de l'Ouest - Fermée par des câbles, la Porte de Brandebourg, sur la ligne de démarcation entre Berlin-Est et Berlin-Ouest.

Le fil de fer barbelé

4 min
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Il cloisonne et construit des territoires en mouvement... De son usage agricole à la fracture qu'il opère entre des populations, le fil barbelé est un objet bien plus complexe qu'il n'y paraît.

6 novembre 1961 - Berlin-Ouest, Allemagne de l'Ouest - Fermée par des câbles, la Porte de Brandebourg, sur la ligne de démarcation entre Berlin-Est et Berlin-Ouest.
6 novembre 1961 - Berlin-Ouest, Allemagne de l'Ouest - Fermée par des câbles, la Porte de Brandebourg, sur la ligne de démarcation entre Berlin-Est et Berlin-Ouest. Crédits : Bettmann - Getty

Objet qui permet de protéger et d’exclure, le fil barbelé est l’un des principaux outils de contrôle du territoire dont le philosophe Olivier Razac nous raconte les métamorphoses dans Le Magasin du monde.

Un outil de cloisonnement 

En 1874, un fermier de l’Illinois, aux États-Unis, dénommé Joseph Glidden, dépose le brevet du fil barbelé agricole. Cette invention géniale est d’une simplicité biblique : il s’agit de deux fils torsadés qui enserrent des barbes de fil biseautées aux deux extrémités. En effet, les outils traditionnels de cloisonnement que sont les murets en pierre, les rails de planche, ou les haies vives, ne pouvaient pas être utilisés à l’échelle des immenses plaines américaines. Le barbelé s’avère être le moyen le plus léger, le moins cher et le plus efficace de clôturer les champs des fermiers. Car la torsion des deux fils les rend plus résistants à la chaleur et aux grands froids. Tandis que les barbes possèdent un pouvoir de répulsion des bêtes sauvages.

Dès la fin du XIXe siècle, le barbelé devient un objet emblématique de la modernité industrielle. Il est en métal, il est usiné et il est produit en masse afin d’être diffusé dans le monde entier. Sa production passe de 270 tonnes en 1875 à 135 000 tonnes en 1901. Mais le barbelé pose immédiatement des questions politiques car c’est le principal instrument de colonisation des terres à l’Ouest du Mississippi, en pleine Conquête du Far West.

L’appropriation de ces territoires s’effectuent au prix de l’extermination des dernières tribus indiennes libres. Désormais, le fil de fer incarne concrètement la "Frontière" qui s’étend aux dépens des populations locales, dont les survivants sont contraints de se sédentariser. Ensuite, les lotissements barbelés continuent à gangréner pendant des décennies les réserves habitées par les autochtones. Le barbelé est ici ce qui protège la soi-disant civilisation du monde sauvage.

Un symbole de la violence moderne

Très vite, cet outil agricole est utilisé par les militaires pour faire la guerre… Une guerre totale. Car l’augmentation de la puissance de tir des fusils mitrailleurs et des canons oblige les belligérants à mettre en place de nouveaux dispositifs de protection. Avec la guerre russo-japonaise de 1904-1905, les fortifications des campagnes se hérissent de barbelés. Pendant la Première Guerre mondiale, des milliers de kilomètres de fil barbelé séparent les Français des Allemands. Dans ce cas, les barbelés encadrent un no man’s land, un non-lieu où règne la destruction et où les hommes deviennent littéralement de la chair à canon. Au XXe siècle, partout dans le monde, le fil barbelé représente en fait une nouvelle technologie de contrôle de l’espace.

En effet, jusqu’au XIXe siècle, ce sont les forteresses qui structurent la défense d’un territoire et de ses frontières. Les forteresses sont d’autant plus efficaces qu’elles sont massives alors que l’efficacité du fil barbelé réside dans sa légèreté, qui lui permet de contrôler des vastes territoires. La forteresse, dispositif statique, protège un territoire précis alors que le fil barbelé, de par sa mobilité, peut accompagner un pouvoir qui s’étend, ou du moins se déplace. La force du barbelé dépend de sa souplesse : il plie mais ne rompt presque jamais, y compris sous les bombardements. Il permet de retarder son ennemi, d’absorber son offensive, de gagner du temps.
Seulement vingt ans après son invention à des fins agricoles, le barbelé est utilisé pour bâtir les premiers camps de concentration. Ceux créés par les Espagnols pendant la guerre d’Indépendance de Cuba contre l’Espagne en 1895-1898 et qui séparent les paysans des insurgés. Sous prétexte de les protéger, les populations civiles sont parquées à l’intérieur de tranchées fortifiées. Quelques mois plus tard, en 1899, durant la guerre des Boers en Afrique australe, les soldats britanniques enferment à leur tour plus de 100 000 civils derrière des barbelés.

Au finale, le fil barbelé exprime bien les ambivalences du progrès : il déchire la chair au nom de la protection de ceux qui se trouvent du bon côté. Plus le pouvoir se veut protecteur, plus il exclut violemment les populations considérées comme inassimilables… tel est le paradoxe de notre modernité.

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