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Le panama, un couvre-chef venu d'Equateur au succès international

Le panama

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"Sombrero de para tokilla" : c’est ainsi que s’appelait à l’origine le panama, adopté par le prolétariat latino-américain avant d'être popularisé par Theodore Roosevelt et de devenir le vêtement gringo par excellence. Drôle de destin pour un chapeau de paille fine venu d’Equateur.

Le panama, un couvre-chef venu d'Equateur au succès international
Le panama, un couvre-chef venu d'Equateur au succès international Crédits : Owen Franken - Getty

Dans Le Magasin du monde, l’historienne Irène Favier raconte la trajectoire de ce chapeau de paille fine venu d’Equateur : le panama. Issu d’un procédé de fabrication complexe, il est fabriqué à partir des feuilles d’un palmier poussant sur les littoraux équatoriens. Les paysans récoltent les tiges, qu’ils font bouillir pour éliminer la chlorophylle, avant de les sécher. Les femmes peuvent alors les tisser pour élaborer des chapeaux, qui sont ensuite lavés, blanchis, repassés et mis au four. Toute une organisation collective qui relie les agriculteurs aux ouvrières, les hommes aux femmes, grâce à la transmission des savoirs faire artisanaux dans chaque famille.

De la côte ouest de l'Equateur à Paname...

Cette pratique du tissage de la paille se développe pendant la période coloniale dans une région spécifique : la province de Manabi, sur la côte ouest de l’Equateur. Dès la fin du XVIIIe siècle, des chapeaux équatoriens sont exportés vers les colonies voisines du Pérou, du Chili et de la Nouvelle-Grenade. Puis, au milieu du XIXe siècle, plusieurs centaines de milliers de couvre-chef sont acheminés aux Etats-Unis. En Equateur, l’exportation de chapeaux dépasse bientôt celle du cacao et le panama devient un fleuron national, présenté en grande pompe au pavillon équatorien de l’Exposition universelle de 1889 à Paris.

Mais c’est de 1906 que l’on peut dater le succès international du fameux couvre-chef, à l’occasion du creusement du canal de Panama. Immense chantier qui symbolise le processus de mondialisation des transports et des communications, voué à connecter les océans Atlantique et Pacifique sans que les bateaux soient contraints de contourner le continent par le cap Horn. De nombreux ouvriers sud-américains, qui œuvrent sur ce chantier, ont emporté avec eux un chapeau de paille. Ils y côtoient des milliers de travailleurs provenant d’Amérique du Nord, d’Europe et des Caraïbes. Tous portent un panama. Un jour que le président des États-Unis Theodore Roosevelt visite le chantier de construction du canal, il arbore un chapeau offert par les autorités panaméennes pour se protéger du soleil. Le médiatique “Teddy” est alors immortalisé par la presse qui le popularise dans le monde entier. 

De l'accessoire du prolo latino au couvre-chef du gringo, le destin transclasses du panama

Le panama se propage rapidement au-delà de l’Atlantique, jusqu’à Paris où son succès est peut-être à l’origine du surnom "Paname" donné à la capitale française. Mais à mesure qu’il se diffuse, le port du panama change de sens. A l’opposé de son usage pratique par le prolétariat latino, il devient le vêtement gringo par excellence : le couvre-chef de l’étranger blanc. Il accompagne désormais les costumes souples en lin, coupés large. Ses bords s’élargissent dans la version créée par Borsalino, une chapellerie italienne, qui se réapproprie le chapeau équatorien. Mais les Latino-américains n’abandonnent pas le panama. À l’image des pachucos, ces immigrés mexicains en Californie qui sont la cible des moqueries racistes dans l’entre-deux-guerres. Ils répondent au dénigrement en exagérant les codes vestimentaires et en adoptant des costumes extra-larges et des chapeaux à longs bords en paille. Un "dandysme grotesque" qui, selon l’écrivain mexicain Octavio Paz, permet de se cacher en s’exhibant.

Dans la seconde moitié du XXe siècle, le panama est devenu un banal produit de consommation. Au point qu’aujourd’hui, les Equatoriens s’inquiètent de la diversification des lieux de production qui provoque une spectaculaire baisse des prix et une détérioration de la qualité des chapeaux. En 2012, il est finalement inscrit par l’UNESCO au Patrimoine culturel immatériel de l’humanité. Cela permet pour la première fois de contrôler son origine : un véritable panama ne peut qu’être équatorien. Mais cela sera-t-il suffisant pour freiner la paupérisation des milliers de tisserandes équatoriennes qui fabriquent encore des Panama de nos jours ?

Intervenants
  • maîtresse de conférence en histoire contemporaine extra-​européenne à l'université de Grenoble (LARHRA)
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