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Mai 68 : le symbole du contre-pouvoir, les policiers armés font face à une foule de manifestants étudiants lors des émeutes estudiantines à Paris.

Les contre-pouvoirs au cœur de la bataille

57 min
À retrouver dans l'émission

Pour parler des contre-pouvoirs ce soir, nous sommes en compagnie de Céline Spector et Jean-Claude Monod, deux figures de la réflexion philosophique, historique et contemporaine sur cette question cruciale au cœur de toutes les batailles.

Mai 68 : le symbole du contre-pouvoir, les policiers armés font face à une foule de manifestants étudiants lors des émeutes estudiantines à Paris.
Mai 68 : le symbole du contre-pouvoir, les policiers armés font face à une foule de manifestants étudiants lors des émeutes estudiantines à Paris. Crédits : © Reg Lancaster / Intermittent - Getty

Le terme de « contre-pouvoirs » a quelque chose de trompeur. On croit que c’est quelque chose de secondaire, qui vient après le pouvoir, et dont on pourrait se passer. Mais tout montre, et aujourd’hui plus que jamais, qu’ils sont au principe de la démocratie, et de la vie humaine, dans tous les domaines, la santé, la presse, la justice, la police. L’inquiétude sur l’abus de pouvoir ne peut être apaisée que par l’institution des contre-pouvoirs. Leur équilibre, qui n’est jamais stable est toujours menacé de régressions, mais aussi susceptible de progrès. Qu’est-ce qu’un contre-pouvoir ? Qu’en est-il aujourd’hui ? Faut-il insister sur l’équilibre institutionnel des pouvoirs, comme on le pense depuis Montesquieu ? Comment faire leur place aux contre-pouvoirs non institutionnels et même au « pouvoir des sans pouvoir » ? Nous en parlons avec Céline Spector, professeure à l’UFR de Philosophie de Sorbonne Université, membre honoraire de l'Institut Universitaire de France et Jean-Claude Monod, cinéaste et philosophe, professeur de philosophie à l’École Normale Supérieure.

Je pense que pour éviter effectivement les abus de pouvoir qui sont inhérents à l'exercice même du pouvoir, pour éviter toutes les formes de tyrannie dans la vie sociale, il est indispensable qu'il existe des contre-pouvoirs.  Céline Spector

Si l'on pense à la philosophie de Montesquieu, les pouvoirs intermédiaires sont en réalité des contre-pouvoirs. Disons que la thématique apparaît plutôt dans une situation qui est celle de l'ancien régime, c'est-à-dire une situation qui n'est pas celle de la démocratie, mais plutôt d'une certaine forme de monarchie qui risquerait de tendre au despotisme ou à la tyrannie. Précisément parce que tous les pouvoirs sont concentrés ou risquent de l'être en une seule personne. Donc, le pouvoir de légiférer, le pouvoir d'exécuter, voire le pouvoir judiciaire, pourrait, disons, tendanciellement se cumuler en une seule personne, voire en un seul corps. Et c'est là un risque terrible pour la liberté puisque effectivement, la personne qui fait la loi pourrait aussi s'en prendre, disons, à ses opposants politiques pour les cibler nommément.  Céline Spector

On a tout un champ qui intéresse peut être d'abord les historiens qui se dépose dans la philosophie, plutôt chez des auteurs qui sont à la limite de l'histoire, comme Machiavel, qui pensent une espèce de rivalité, une histoire de conflit entre les gouvernants et les  gouvernés, une sorte de trame de fond de l'histoire. Et là, alors, on ne parle pas classiquement de contre-pouvoirs, mais évidemment dans une manifestation, dans des expériences de révolte. On peut dire qu'on a affaire aussi à des contre-pouvoirs populaires. Donc je pense qu'on a différents plans d'expériences et différents modes d'expression, voire d'institutionnalisation des contre-pouvoirs, et dont on vit aujourd'hui d'ailleurs parfois. Soit effectivement un certain délitement, soit une réaffirmation, il n'y a pas une histoire linéaire des contre-pouvoirs. Jean-Claude Monod

Sieyès, par exemple, a beaucoup réfléchi pour trouver des formules qui soient acceptées, de contrôle de constitutionnalité. Tout cet effort d'institutionnalisation, de contrôle qui font référence,  bien sûr, aux droits fondamentaux, aux droits de l'homme. Moi, je le tiens pour tout à fait important et je pense que ça a été un grand effort, justement, de la pensée et de l'action politique qui étaient effectivement dirigées essentiellement vers le pouvoir d'Etat et contre ces excès. Du pouvoir royal, bien sûr, mais ensuite éventuellement transposable à d'autres formes d'État. Jean-Claude Monod

Pourquoi faut-il défendre la liberté de la presse contre les dispositifs de censure, contre les dispositifs d'autorisation préalable ? Eh bien, parce que précisément, seule La Presse permet de lutter contre les abus de pouvoir, contre l'arbitraire. Elle permet d'éduquer le peuple, de favoriser la critique, l'émergence d'une opinion publique éclairée et donc, la garantie des droits fondamentaux de l'individu passe par là.  Céline Spector

Elections présidentielles aux USA :  La structure fédérale et les gouverneurs des différents États ont validé les résultats. La Presse a finalement joué son rôle collectivement. Ce pays, dont on pouvait penser qu'il était très mis à mal par une forme de leadership toxique, a tout de même réussi  à aménager cette transition et à faire qu'un leader qui était, je pense, souvent tenté d'outrepasser les limites qui sont prévues pour le pouvoir présidentiel et qui sont déjà très importantes dans le cadre américain, n'a pas pu s'auto perpétuer. C'est une grande différence avec les leaders autoritaires ou totalitaires qui se présentent comme étant eux-mêmes la source de la loi. Jean-Claude Monod

Pour en savoir plus 

La page de Céline Spector sur son site internet. 

Céline Spector dans "Profession Philosophe", Les Chemins de la philosophie sur France Culture (juin 2020). 

La page Wikipédia de Jean-Claude Monod

Les publications de Jean-Claude Monod (site Cairn.info). 

Choix musicaux 

Chanson choisie par Jean-Claude Monod : "Crucify your mind" par Sixto Rodriguez - Album : Cold Fact (1970) - Label : Clarence Avant Catalog. 

Musique choisie par Céline Spector : "Rinaldo, Act II, Scène 4 : Aria "Lascia Ch'io Pianga" (Almirena) de Georg Friedrich Haendel - Album : Farinelli - II Castrato (1994) - Label : Naive. 

Intervenants
  • philosophe, professeure à l’UFR de Philosophie de Sorbonne Université, membre honoraire de l'Institut Universitaire de France
  • Philosophe, chargé de recherches au CNRS, professeur de philosophie à l’École normale supérieure, chercheur aux Archives Husserl (CNRS)
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