LE DIRECT
ⓘ Publicité
Radio France ne vous demandera jamais de communiquer vos coordonnées bancaires.
Quatre femmes du village de Sintet, où plusieurs centaines de personnes ont été arrêtées

Gambie : les victimes de la chasse aux sorcières prennent la parole

3 min
À retrouver dans l'émission

La commission "Vérité, Réconciliation, et Réparation" mise en place après le départ en exil de l'ancien dictateur Yahya Jammeh, fait la lumière sur les crimes du régime. Depuis le 13 novembre, elle s'attache à un dossier qui a bouleversé le pays en 2009 : la chasse aux sorcières.

Quatre femmes du village de Sintet, où plusieurs centaines de personnes ont été arrêtées
Quatre femmes du village de Sintet, où plusieurs centaines de personnes ont été arrêtées Crédits : Getty

Depuis un an, il se passe quelque chose d’inédit en Gambie.

Seulement deux ans après la chute de la dictature de Yahya Jammeh, qui a duré 22 années et a donné lieu à des assassinats extrajudiciaires et des condamnations politiques, le plus petit pays d’Afrique et ses deux millions d’habitants tente de panser ses plaies par la parole. Le nouveau gouvernement a mis sur pied une “Commission Vérité, Réconciliation et Réparation”, censée faire la lumière sur les crimes du régime. 

Mais ce qui est inédit, c’est qu’il est possible de suivre les auditions en direct. Télévision, radio, Youtube ou Facebook, tous les supports sont bons. Et c’est donc un pays tout entier qui a les oreilles et les yeux rivés sur ces retransmissions, qui font des records d’audiences. 

En octobre, la commission a exploré les crimes sexuels et le système de prédation organisée de jeunes filles mis en place par le régime et la Gambie s’est émue devant le témoignage de Fatou Jallow, miss Gambie 2014, qui a raconté d'abord son refus d'obtempérer puis son viol, dans le palais présidentiel. 

La commission vérité, réconciliation et réparations se tiendra jusqu'en décembre 2020
La commission vérité, réconciliation et réparations se tiendra jusqu'en décembre 2020 Crédits : Getty

La chasse aux sorcières.

Depuis dix jours, cette commission a ouvert un autre dossier douloureux qui a secoué le pays en 2009, quand le président Yahya Jammeh a lancé une véritable chasse aux sorcières. Selon Amnesty International, plusieurs centaines de personnes sont alors arrêtées et emmenées par camions dans des centres de détention secrets. On les torture, puis on les force à boire une boisson hallucinogène et corrosive, jusqu’à qu’ils fassent l’aveu sous contrainte de leur sorcellerie. 

Ce jour là, dans la petite ville de Sintet, Matty Sanyang célèbre un baptême lorsque les militaires arrivent accompagnés de guérisseurs en habits traditionnels, pantalons rouges, équipés de tambours, de cornes de vaches et de miroirs, et procèdent aux arrestations. 

 Mais ce que Matty Sanyang raconte aussi à la Commission et au public gambien, c’est l’après arrestation. La méfiance du voisinage, les suspicions, cette nouvelle peur qui a traversé la Gambie. Ceux qui avaient fait l’aveu de leur sorcellerie sous la torture se sont vus discriminés, certains ont vu leur commerce péricliter, d’autres ont dû renoncer à vivre au même endroit. Les accusations de sorcellerie sont courantes en Afrique de l’Ouest, mais le cas Gambien se distingue par son ampleur. Pour l’opposition, la chasse aux sorcières a été un outil du contrôle d'Etat sur la population, un “diviser pour mieux régner”. Et pour d’anciens cadres du régime qui témoignent à la barre, la discorde semée par ces attaques est persistante justement parce qu'elle s’insère à l’intérieur des communautés et dans les familles.

Cette semaine, les audiences de la Commission de Réconciliation se sont délocalisées de Banjul, la capitale, pour s’approcher des victimes, surtout des femmes, qui ne pouvaient pas se déplacer. Les récits se suivent et se ressemblent, les mêmes boissons toxiques, les mêmes marabouts en pantalon rouge, les même difficultés après l’arrestation. Et, toujours, une partie du lien social qui s’effrite.

Pour l’heure, les victimes et les bourreaux se suivent à la barre, avouent des meurtres et des tortures, et repartent libres. Car en attendant les recommandations judiciaires du procureur à l’issue des auditions qui devraient durer encore un an, cette justice transitionnelle n’est pas un tribunal. Le but est de déconstruire, de créer une mémoire commune autour des crimes de la dictature, comme en Afrique du Sud après l’apartheid. 

Derrière les membres de la commission, des banderoles affichent deux slogans. Never Again, "plus jamais", et The Thruth shall set you free, "La vérité vous rendra libre". Il ne reste plus à espérer que cette vérité libérera du sceau de l’infamie Mani Sanyang et les autres victimes aléatoires de la chasse aux sorcières.

par Mattéo Caranta

Chroniques
8H34
25 min
L'Invité(e) actu
Michelle Perrot :"Avec l’écoute actuelle des femmes, nous vivons un moment historique"
L'équipe
Production
ⓘ Publicité
Radio France ne vous demandera jamais de communiquer vos coordonnées bancaires.

France Culture

est dans l'appli Radio France
Direct, podcasts, fictions

INSTALLER OBTENIR

Newsletter

Découvrez le meilleur de France Culture

S'abonner
À venir dans ... secondes ...par......