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Portrait du philosophe Bernard Stiegler
Épisode 2 :

Errer, penser et bifurquer

30 min
À retrouver dans l'émission

En quittant le parcours scolaire, Bernard Stiegler se retrouve face aux difficultés du monde adulte. Et quelle plus belle épreuve que celle de devenir père pour pleinement entrer dans cet âge noble ?

Le philosophe français Bernard Stiegler lors d'un colloque à Paris en octobre 1997, France.
Le philosophe français Bernard Stiegler lors d'un colloque à Paris en octobre 1997, France. Crédits : Louis MONIER - Getty

Avec la naissance de sa première fille à seulement 19 ans, il enchaîne les petits boulots et les sacrifices, va s’imposer une vie aux expériences rudes et multiples. Entre l’errance et la liberté, le travail agricole à la campagne et le commerce de nuit à Toulouse, la vie trop souvent cruelle l’aligne sur la frontière de la légalité, position qu’il mène habilement jusqu’au succès de son affaire dans un bar nocturne de ville. Mais lorsque le sort s’acharne et que des choix s’imposent pour survivre, passer à l’acte, de l’autre côté de la légalité, devient une nécessité. 

L’arrivée d’un enfant c’est quelque chose de totalement imprévisible qui vous précipite dans la responsabilité adulte. Devoir être adulte signifie garantir le gîte et le couvert à son enfant, donc d’un seul coup se retrouver face à des responsabilités. Bernard Stiegler 

Bernard Stiegler se met à travailler, beaucoup, tout le temps pour assurer pour sa famille un salaire régulier, un appartement. Pendant deux ans, il va travailler durement à la ville de Sarcelles, dans laquelle il habite. Tout en continuant à écouter de la musique, fumer et boire, pour supporter le quotidien. Mais il gagne trop peu et ne s’en sort pas. Finalement en 1973, il décide avec sa femme de quitter la ville pour la campagne dans le Lot-et-Garonne.

Nous avons reçu ce papier bleu d’un huissier de justice indiquant la saisie imminente de nos meubles. Alors nous décidons de partir pour la campagne. Nous vidons notre appartement, nous chargeons une petite camionnette et partons à la cloche de bois. Bernard Stiegler

S’installant dans une ferme de la famille, près de Monflanquin, Bernard Stiegler, alors âgé de 22 ans, va travailler avec les bêtes, louer une petite ferme, devenir conducteur agricole. Il aime le travail à la campagne et s’imagine même devenir agriculteur.

Au début c’est vraiment la disette. Je vais à la pêche pour me nourrir, avec une ligne à deux balles que je me suis fabriquée, et je pêche des gardons et des goujons dans un petit espace derrière un moulin à eau. Et un jour comme ça alors que je pêchais, je vois passer une R16 noire, et là je réalise que c’est mauvais signe pour moi. Un monsieur en descend et me demande si je suis bien Bernard Stiegler. C’était un huissier, venu pour saisir mes meubles. Alors je lui donne ma canne à pêche et mes poissons, les seules choses que je possédais. Bernard Stiegler 

Finalement, l’huissier qui vient de le retrouver réalise les conditions de vie misérables et, touché, efface la dette. Pour Bernard Stiegler, les choses s’arrangent. Un vieil agriculteur du coin lui cède un cheptel de chèvres à crédit. S’ensuit alors une période fructueuse, avec de bonnes productions. Sa vie est plus saine, son esprit aussi. Mais à nouveau, le sort le met à terre. La sécheresse de 1976 est une catastrophe qui va le faire tout perdre. Il décide alors de vendre la ferme pour racheter une épicerie à Toulouse et monter un petit resto. Ranimant le lieu, il va le revendre rapidement et racheter un bar nocturne pour une bouchée de pain. Ce bar qu’il nomme L’Ecume des jours, marquera un avant et un après dans sa vie. C’est ici qu’il va de nouveau chuter, mais c’est aussi ici qu’il va faire une des rencontres les plus importantes de sa vie. 

Ce bar que je viens de racheter marche du tonnerre très vite. Il devient un bar de nuit, musical. Je fais découvrir des disques nouveaux à ma clientèle, je fais venir des musiciens. Ce bar attire beaucoup de monde, une faune nocturne, des étudiants, des fêtards, des prostituées, des travestis, des trafiquants, des voleurs, et aussi des universitaires. C’est ainsi que j’ai rencontré LE grand philosophe de Toulouse, Gérard Granel, qui deviendra mon ami et qui aimait s’encanailler. D’ailleurs moi aussi j’était une petite canaille. Bernard Stiegler 

Dans ce bar où se côtoient des mondes pluriels, l’esprit est toujours à la fête. La drogue aussi, qui fait de L’Ecume des Jours un repère rapidement flairé par la police. Bernard Stiegler se trouve dans le collimateur du commissaire, qui tente de l’enrôler comme indic. Par ailleurs, le deuxième plan Barre va amener la perte de son affaire, Bernard Stiegler se voit refuser les découverts bancaires. Une décision qui va ruiner son affaire. Sans pouvoir payer ses fournisseurs, il ne peut plus livrer ni faire tourner son bar. Alors, désespéré, il prend une perruque, un flingue, et décide de braquer sa banque.

C’est un coup de folie. Mais j’étais dingue à cette époque. Je devais avoir 25 ans. Mais j’ai fait cela parce que j’avais besoin d’argent, et uniquement pour cette raison, ce n’était pas du tout politique, car je trouvais cela injuste. Je le ferai une fois, deux fois, trois fois, quatre fois. Mais dès la première fois, vous entrez dans la clandestinité et là, psychologiquement vous changez. Et à partir de là, ma vie a bifurqué. Je suis devenu un hors-la-loi, ce qui est grisant, d’une certaine manière. Bernard Stiegler 

Une série d'entretiens proposée par Céline Loozen. Réalisation : Guillaume Baldy. Attachée de production : Daphné Abgrall. Prise de son : Georges Thô. Avec la collaboration d'Iseult Sicard.

Pour aller plus loin

  • “L’emploi est mort, vive le travail”, extraits biographiques parus dans Philosophie Magazine, septembre 2012
  • “Quand le génie était un vagabond", interview parue dans Psy-luxeuil, 28 octobre 2014

Bibliographie

Passer à l'acte

Passer à l'acte Bernard StieglerEditions Galilée, 2003

Intervenants
  • philosophe, directeur de l'Institut de recherche et d'innovation (1952-2020)
L'équipe
Production
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