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Marc Ferro chez lui à Saint-Germain-en-Laye
Épisode 4 :

Marc Ferro : "C'est aux Annales que j'ai appris mon métier et une nouvelle manière de faire l'histoire"

28 min
À retrouver dans l'émission

Marc Ferro raconte ici son parcours universitaire et comment la Révolution russe et plus largement la connaissance du monde soviétique sont devenus ses thèmes de recherche. L'histoire qu'il pratique est celle de l’École des Annales qui laisse la place à l'analyse au détriment du récit chronologique.

Marc Ferro chez lui, à Saint-Germain-en-Laye, le 22 septembre 2015
Marc Ferro chez lui, à Saint-Germain-en-Laye, le 22 septembre 2015 Crédits : FRANCOIS GUILLOT - AFP

Dans ce quatrième volet des entretiens avec Marc Ferro, l'historien raconte par quel cheminement il s'est mis à s'intéresser à la Révolution russe et au monde soviétique plus généralement, qui est devenu son objet de recherche privilégié. Il revient sur son retour d'Algérie, une période morose où il se sentait comme "un homme battu", battu par ses échecs répétés à l’agrégation d'histoire et battu dans ses opinions libérales concernant la société algérienne. C'est par hasard, à l'occasion d'un séminaire à l’École Normale, qu'il découvre et rentre pleinement dans l’univers de la recherche sur la société soviétique, notamment par le biais des rapports entre le Komintern et les nationalismes.

Très vite, Marc Ferro part à Moscou et se rend aux archives. Là, il travaille sur des milliers de télégrammes envoyés de toute la Russie au gouvernement provisoire en 1917 qui lui montraient en quoi la politique de celui-ci "ne répondait pas dans leur programme aux aspirations réelles de la société".

Mon vrai problème, c'était les archives du Parti, parce que les archives du Parti étaient interdites. Personne n'avait pénétré aux archives du Parti communiste, du Parti bolchévique de 17. Et moi, il fallait que j'y pénètre parce que si je n'y pénétrais pas, à mon jury de thèse d’État, on aurait dit que je n'ai pas vu les archives du Parti, donc mon travail sera dépassé dès qu'elles seront ouvertes un beau jour. C'était donc une question d'honneur de pénétrer les archives du Parti et j'y suis arrivé.  

C'est avec un certain amusement qu'il raconte par quel stratagème il a pu accéder aux archives du Parti communiste soviétique, situées à Saint Pétersbourg. Grâce à ces archives, il a pu mettre au jour les mécanismes de la violence qui se développaient à la fois en bas de la société et en haut : "La terreur est venue d'abord par en bas, par ressentiment. [...] Et quand le Parti a pris le pouvoir devant le mécontentement général, la terreur par en haut, c'est-à-dire politique, s'est juxtaposée à la terreur par en bas. Et la spécificité de cette révolution, c'est que le pouvoir n'a jamais découragé la terreur par le bas, il l'a encouragée."

Sur le terme de totalitarisme, il explique en quoi cela ne lui convient pas, certes il voit des ressemblances entre l'Allemagne nazie et la Russie soviétique, mais "le régime communiste a détruit la société civile telle qu'elle existait auparavant", "alors que le régime nazi a renforcé les institutions". 

Ce qui ne va pas, c'est de vouloir à tout prix que le terme de totalitarisme s'applique aussi bien au communisme et au nazisme. Le concept de totalitarisme a été abusif. Il avait pour fonction de montrer que l'URSS était pire que l'Allemagne nazie. Au fond, c'était ça.

Secrétaire de la rédaction de la revue des Annales en 1963, Marc Ferro en devient l'un des co-directeurs en 1970. Il explique en quoi l'histoire expérimentale mise en œuvre aux Annales, si elle "ne nie pas le chronologique", elle "dévalorise le récit dans la mesure où, avec les mêmes faits, on peut faire plusieurs récits". 

Ce qui m'a le plus marqué à l'école des Annales, c'était deux choses. D'abord, que c'était une histoire qui se voulait expérimentale, c'est à dire qu'on ne faisait pas un récit des événements, on se posait une question sur les événements et on essayait d'y répondre.[...] Quand j'écris ma Révolution russe, j'ai des chapitres expérimentaux, par exemple ceux où je confronte les aspirations de la société avec le programme des partis, et des chapitres d'histoire traditionnelle, quand je raconte la chute du tsarisme. Donc, l'histoire est devenue pour moi un croisement entre deux types d'approches : une approche expérimentale et une approche récit. Et j'ai écrit quelque part que, au fond, ces deux histoires ne couchaient pas dans le même lit.  

Une production de Benjamin Stora, réalisée par Franck Lilin. Prise de son : Benjamin Vignal. 

Cette série d'entretiens a été diffusée sur France Culture du 11 au 15 décembre 2006.

Intervenants
  • historien spécialiste de la Russie et de l’Union Soviétique
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