LE DIRECT
Nathalie Sarraute à Helsinki (Finlande), le 11 septembre 1984. Photo : Lehtikuva.
Épisode 3 :

"Je ne crois pas du tout au progrès dans l'art"

28 min
À retrouver dans l'émission

Pour ce troisième temps de la série d'entretiens avec Nathalie Sarraute, il est question du Nouveau roman et de sa recherche littéraire pour décrire les mouvements et sensations intérieurs, sous formes d'images et de métaphores.

Nathalie Sarraute. 17 nov. 1975. Photo : Sophie Bassouls.
Nathalie Sarraute. 17 nov. 1975. Photo : Sophie Bassouls. Crédits : Getty

Dans ce troisième volet d'"A voix nue", Nathalie Sarraute fait le point sur son appartenance au courant du Nouveau roman. Elle explique qu'elle n'était à proprement parler proche d'aucun autre écrivain, d'ailleurs il y avait des divergences entre eux.

La seule chose qui vraiment nous rapprochait, c'est qu'on était tous pour une certaine liberté des formes. Le roman était libre, comme la poésie, comme la musique ou la peinture, de choisir les formes qui conviennent. On n'était pas obligés d'avoir toujours ce roman du modèle balzacien, c'était la seule chose qui nous rapprochait finalement.

Parmi ces divergences, Nathalie Sarraute explique celle entre ses romans et ceux d'Alain Robbe-Grillet. "Je ne vois rien de commun entre nous tous. Absolument rien", insiste-t-elle.

Chez moi, tout est en mouvement intérieur. Ça remue sans arrêt, c'est des mouvements intérieurs, invisibles, psychiques, mais chez lui [Alain Robbe-Grillet] ce sont des plans fixes, surtout une description extérieure très rigoureuse, très précise, mais extérieure, et qui n'a rien à voir avec cette espèce de tourbillon intérieur qu'il y a toujours chez moi. C'est l'opposé, presque.

Convaincue qu'on ne peut plus écrire comme au XIXe siècle, pour autant Nathalie Sarraute ne voit pas de "progrès" dans l'art mais plutôt une succession de découvertes qui amènent à se renouveler.

Quand on ouvre certains textes de Balzac, en tout cas, ça vous saute au visage par l'intensité de vie qui vient du fait qu'il a percé, il a trouvé et fait un immense effort pour amener au jour quelque chose qui n'avait pas existé avant lui. Et c'est ça qui donne la vie à cette forme. La vie reste aussi intense. Je trouve absolument outrecuidant et absurde de penser même que l'art moderne a supplanté l'ancien, c'est de la folie. 

A la place de personnages, l'écrivaine met en scène dans ses romans, des "consciences", "des êtres humains". Elle explique ainsi sa démarche : "Là où je me place, c'est une expérience commune à tous." Cela l'amène également à s'insurger contre une quelconque écriture féminine prônée par un certain courant féministe, "ça me rend furieuse", "c'est monstrueux".

Je n'admets pas de penser que je lis Dostoïevski ou Proust autrement qu'un homme, or nous ne pouvons pas écrire sans avoir lu et tout ce que nous lisons, à peu près tout, a été écrit par des hommes.

Pour aller plus avant dans son écriture, Nathalie Sarraute parle des monologues présents dans ses livres. Il ne s'agit pas vraiment de monologues intérieurs car ce ne sont pas des mots prononcés mais plutôt des images qui passent. Elle est à la recherche de "tous ces mouvements invisibles qui se sont passés à l'intérieur de nous mêmes" lorsque se produit un événement, un point de rupture. Après, elle explique qu'elle "les reprend avec des images, avec des métaphores et dans un certain rythme. Mais ça ne correspond pas du tout à ce qui, dans la réalité, se passe quand nous les éprouvons, parce que la plupart du temps, nous n'avons pas le temps même de le développer. Ça passe très rapidement."

C'est une chose qui est reprise, c'est des sensations qu'on éprouve et j'essaie de les rendre par des images ou des métaphores qui rendraient cette sensation assez confuse qu'on éprouve et qui est évidemment quelque chose de non-dit, d'intérieur, mais qui a besoin pour que je puisse le communiquer au-dehors, et même le faire vivre à mes propres yeux, qui a besoin de mots pour s'exprimer. Mais ces mots sont surtout des images, des métaphores. [...] C'est au-dessous du monologue intérieur, quand il n'y a encore aucun mot.

Le théâtre "n'est pas venu naturellement" pour Sarraute car "tout ce qui [l]'intéresse, c'est ce qu'il y a avant le dialogue, le pré-dialogue". En tout elle a écrit six pièces, sans jamais avoir inventé de personnages physiques, ni de décors, ou une situation trop concrète qui dissiperait le spectateur.

Une série d'entretiens produite par Danièle Sallenave, réalisée par Daniel Finot et Vanessa Nadjar. Attachée de production : Daphné Abgrall et Odile Joëssel. Coordination : Sandrine Treiner.

Pour aller plus loin 

  • Nathalie Sarraute "Le texte est toujours entre la vie et la mort" | Archive INA.
  • Podcast France Culture, "Pour un oui, pour un non" de Nathalie Sarraute. En 2013 un cycle de l’intégral des pièces de théâtre de Nathalie Sarraute avait été conçu et proposé par Jacques Lassalle, réalisé par Etienne Vallès et diffusé en 5 soirées sur France Culture. Les textes des romans ont été choisis par Jean Torrent, et lus par Denis Podalydès  (Comédie Française) enregistrés à Avignon au Musée Calvet en juillet 2012.
  • Nathalie Sarraute : vingt ans après, Colloque international dirigé par Johan Faerber, Ann Jefferson, Rainier Rocchi et Olivier Wagner. En partenariat avec l’université Paris 3 Sorbonne-Nouvelle et l’Institut d’Études Avancées de Paris, Oct. 2019. 

Bibliographie

  • Nathalie Sarraute, Œuvres complètes, La Pléiade, 1996. 
  • Ann Jefferson, Nathalie Sarraute. Trad. de l’anglais par Pierre-Emmanuel Dauzat et Aude de Saint-Loup. Flammarion, coll. « Grandes biographies », 2019. 
Intervenants
L'équipe
Coordination
Avec la collaboration de

France Culture

est dans l'appli Radio France
Direct, podcasts, fictions

INSTALLER OBTENIR

Newsletter

Découvrez le meilleur de France Culture

S'abonner
À venir dans ... secondes ...par......