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Nathalie Sarraute à Helsinki (Finlande), le 11 septembre 1984. Photo : Lehtikuva.
Épisode 5 :

"Ce saut dans le vide... au départ il n'y a rien, absolument rien, à peine une ébauche d'un mouvement"

28 min
À retrouver dans l'émission

Ultime entretien avec Nathalie Sarraute qui parle de l'angoisse de l'écriture, des sensations qui jaillissent au moment de la lecture, de la musicalité des mots et des phrases. Elle évoque aussi l'attention qu'elle porte à la traduction de ses textes. Elle explique son besoin vital d'écrire.

Nathalie Sarraute. 3 octobre 1986. Photo : Sophie Bassouls.
Nathalie Sarraute. 3 octobre 1986. Photo : Sophie Bassouls. Crédits : Getty

Dans ce dernier "A voix nue", Nathalie Sarraute explique qu'elle écrit "dans le doute", "l'angoisse" et parler de son texte l'empêcherait d'avancer, ne ferait que figer les choses alors que ce qu'elle recherche c'est justement le mouvement, la fluidité des sensations. Elle se refuse absolument à tenter un résumé au risque d'aplatir et d'affadir son texte dans lequel, dit-elle, elle est "en train de patauger".

C'est très curieux que je puisse parler, comme ça, de mon travail parce que je crois que quand je travaille, je suis un tel point dedans que je n'ai aucun jugement sur la façon dont je le fais. D'où ça vient? Qu'est-ce qui se passe? Je n'en sais rien. Je suis en présence d'un obstacle, de quelque chose qu'il faut surmonter. Je ne vois que ça. Je n'entends rien à côté de moi. Je suis entièrement prise là-dedans et je ne sais pas ce que je suis en train de faire.

Si je commence à parler maintenant même d'un auteur que j'aime énormément, en parler comme ça ne peut pas rendre ce que donnera la simple lecture d'une page de son texte ou même de quelques phrases. Parce que la sensation qu'il veut communiquer, elle jaillit de son texte, de ses paroles, de son rythme, etc. Alors si on en parle, on l'aplatit complètement, on donne le sujet, c'est tout.

Elle rentre un peu plus dans les détails de son écriture, elle peut ressentir "une très rapide impression de satisfaction, mais qui est tout de suite remplacée par le fait de la suite, de ce qu'il faudra faire après." Ecrire est pour elle "un état anxieux".

On m'enlèverait la possibilité de lire, je crois que ce serait absolument me couper de la vie, de ce qui, pour moi, agrandit ma vie, ce qui me permet de survivre. Je crois que quand le monde de Kafka, où nous vivions plus ou moins sans nous en apercevoir, est venu s'ajouter à notre monde, j'ai l'impression que chaque fois, un monde nouveau s'ajoute au nôtre. Quand le monde de Balzac, le monde de Dostoïevski, le monde de Kafka, etc. est venu s'ajouter au monde où nous vivons.

Il faut une certaine sensibilité, comme pour la peinture et pour la musique, pour accéder à une certaine forme de littérature. Alors comment éviter que des quantités de formes faciles qu'on lit rapidement s'insèrent, viennent s'ajouter? Je ne vois pas très bien comment on pourrait l'éviter.

Elle confie ne pas pouvoir faire autre chose qu'écrire, "dans cette courte vie" il faut faire ce qui nous intéresse.

Pour moi, il faut que ce soit un besoin vital parce que j'ai tellement de mal et ça m'angoisse tellement que si ce n'était pas comme si ma vie en dépendait, je préférerais vraiment faire autre chose. Pour moi, c'est vraiment mon existence même, depuis que j'ai commencé à écrire. J'avais toujours l'impression d'être à côté de quelque chose.

Une série d'entretiens produite par Danièle Sallenave, réalisée par Daniel Finot et Vanessa Nadjar. Attachée de production : Daphné Abgrall et Odile Joëssel. Coordination : Sandrine Treiner.

Pour aller plus loin 

  • Nathalie Sarraute "Le texte est toujours entre la vie et la mort" | Archive INA.
  • Podcast France Culture, "Pour un oui, pour un non" de Nathalie Sarraute. En 2013 un cycle de l’intégral des pièces de théâtre de Nathalie Sarraute avait été conçu et proposé par Jacques Lassalle, réalisé par Etienne Vallès et diffusé en 5 soirées sur France Culture. Les textes des romans ont été choisis par Jean Torrent, et lus par Denis Podalydès  (Comédie Française) enregistrés à Avignon au Musée Calvet en juillet 2012.
  • Nathalie Sarraute : vingt ans après, Colloque international dirigé par Johan Faerber, Ann Jefferson, Rainier Rocchi et Olivier Wagner. En partenariat avec l’université Paris 3 Sorbonne-Nouvelle et l’Institut d’Études Avancées de Paris, Oct. 2019. 

Bibliographie

  • Nathalie Sarraute, Œuvres complètes, La Pléiade, 1996. 
  • Ann Jefferson, Nathalie Sarraute. Trad. de l’anglais par Pierre-Emmanuel Dauzat et Aude de Saint-Loup. Flammarion, coll. « Grandes biographies », 2019. 
Intervenants
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