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Quel rapport aux animaux la pratique et l'économie du cirque justifient-elles ?

Interdiction des animaux de cirque : amputation ou libération ?

9 min
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Alors que la ministre de l'Environnement a annoncé le 29 septembre l'interdiction progressive de présentation et de reproduction d'animaux sauvages dans les cirques français, la sociologue et zootechnicienne Jocelyne Porcher donne une perspective différente de la relation des animaux au travail.

Quel rapport aux animaux la pratique et l'économie du cirque justifient-elles ?
Quel rapport aux animaux la pratique et l'économie du cirque justifient-elles ? Crédits : Phattharakrit Meesuan - Getty

Mardi 29 septembre, la ministre de l'Environnement Barbara Pompili a annoncé plusieurs mesures relatives à la protection du droit des animaux, dont l'interdiction progressive de représentation et de reproduction des animaux sauvages dans les cirques en France. Sans calendrier précis, cette mesure s'inscrit néanmoins dans une série de changements comme la décision en novembre 2019 de la Ville de Paris de cesser de délivrer à partir de la fin 2020 des autorisations d'occupation de terrain aux cirques itinérants possédant des animaux sauvages. 

Selon la ministre de l'Environnement, "il est temps que notre fascination ancestrale pour ces êtres sauvages ne se traduise plus par des situations où l’on favorise leur captivité par rapport à leur bien-être".
Néanmoins, des voix comme celle de Jocelyne Poncet, sociologue, zootechnicienne et directrice de l'Institut national de la recherche agronomique, s'élèvent face à ces mesures d'interdiction progressive, soutenant une vision différente du rapport entre homme et animal, notamment lorsqu'il s'agit du travail.

Avant tout, d'où provient le malaise que peut ressentir le public face aux animaux utilisés dans des numéros de cirque ?

Il reste effectivement des figures anciennes du cirque fondées sur des rapports de puissance et de domination avec les animaux. Ces rapports conduisent les acteurs du cirque à rester dans des répertoires figés qui ne valorisent pas les compétences des animaux et ne sont pas très intéressantes ou nouvelles pour les spectateurs. Jocelyne Porcher

Peut-on co-créer un spectacle avec des animaux ?

Les animaux peuvent en fait participer. C'est ce que montrent des artistes comme Charlène Dray. Ils peuvent participer au spectacle et faire des propositions, ou nous suivre dans celles qu'on peut leur faire. La mise en scène devient un processus de co-création avec les animaux. Il faut faire confiance aux animaux. On peut inventer tout autre chose avec eux.              
Jocelyne Porcher

Faire confiance à l'animal, ce serait dans ce sens faire confiance à ses compétences et à sa capacité à nous comprendre afin que le spectacle ne constitue pas un usage unilatéral d'un animal par un être humain dans des figures figées. 

"Un processus d'exclusion des animaux du monde du travail"

Défendre une potentielle coopération entre homme et animal dans ces spectacles est-il antinomique avec les revendications des militants de la cause animale ?

Je ne comprends pas ces revendications, que ce soit à propos des animaux de cirque ou ceux de la ferme. Cette façon d'envisager la libération des animaux participe à un processus d'exclusion des animaux du travail. Remplacer les animaux de ferme, c'est les libérer du travail et les remplacer, par exemple, par de la viande in vitro. Pour le cirque, c'est les remplacer par des hologrammes. Autrement dit, on remplace la vie par des substituts.              
Jocelyne Porcher

Ce processus d'exclusion est global, il ne faut pas isoler la question des animaux de cirque ou aux delphinariums. Tous les secteurs où l'on travaille avec des animaux sont impliqués. Ce processus concerne aussi l'humain et grignote petit à petit  sur la vie vivant, l'intersubjectivité, l'affectivité, le plaisir et la souffrance, pour nous réduire à des êtres virtuels.              
Jocelyne Porcher

L'enjeu n'est pas de libérer les animaux de cirque, ce qui revient à les libérer du travail. L'enjeu est de transformer le travail des animaux. On a les moyens intellectuels et affectifs de faire cela, ainsi que tout ce que l'on a appris de l'histoire de nos relations avec les animaux. On peut faire quelque chose de nouveau et entrer dans le 21ème siècle avec eux, et pas sans eux. Jocelyne Porcher

"Le travail n'est pas que le propre de l'homme"

Un animal pourrait tout à fait être heureux et à sa place dans une mise en scène artistique. C'est l'enjeu du travail : se dépasser. C'est vrai pour les humains et ce sont un peu les mêmes pour les animaux. Le travail permet de faire des choses qu'on n'aurait pas fait autrement. Jocelyne Porcher

L'animal a conscience de la notion de travail, c'est ce qu'on a montré avec l'équipe que j'anime, Animal's Lab. L'animal est conscient des objectifs, du contexte de production et des moyens qu'on leur donne aussi bien que de ceux qu'ils peuvent eux-mêmes inventer. Le travail n'est pas le propre de l'homme. Il y a bien sûr des différences, notamment la place plus importante de l'affectivité dans le travail des animaux. Jocelyne Porcher

Les animaux, variable d'ajustement économique ?

Comment paraît aux yeux de ce qui défendent la possibilité d'un travail entre animaux et être humains le contexte actuel dans lequel est né l'interdiction des animaux de cirque ?

Je crois que les enjeux qui semblent porter sur les animaux portent sur tout autre chose. On passe donc à côté des solutions qui seraient intéressantes pour nous et pour les animaux. On les exclut soi-disant pour leur bien, mais c'est nous que l'on prive de nos relations aux animaux. C'est une amputation plutôt qu'une libération pour nous, et pour les animaux.              
Jocelyne Porcher

Il s'agit d'enjeux économiques, même dans le cirque. Si on remplace les animaux de cirque par des hologrammes, on voit bien que cela profite aux entreprises du numérique. De même, par rapport aux animaux de ferme, que pour les entreprises qui investissent dans la viande in vitro. Ce sont d'ailleurs souvent des entreprises du numérique. Les animaux servent de variable d'ajustement à ces enjeux économiques. Jocelyne Porcher

Pour éviter cette séparation qui nous menace, il faut repenser la question du travail. Il faut changer le travail avec les animaux de ferme et avec les animaux de cirque. Contrairement à ce qu'on pense, les personnes qui travaillent avec les animaux ont une grande connaissance de ces derniers, une histoire commune, une culture et des liens affectifs. On ne peut pas jeter tout cela au profit du capitalisme numérique. Jocelyne Porcher

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Intervenants
  • Sociologue et directrice de recherche à l'INRAE (Institut national de recherche pour l’agriculture, l’alimentation et l’environnement)
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