LE DIRECT
Vue de la salle de projection de l'exposition Pelechian à la fondation Cartier, à Paris.

Artavazd Pelechian, cinéaste inquiet

7 min
À retrouver dans l'émission

Après 23 ans d'absence, le cinéaste arménien Artavazd Pelechian revient avec "La Nature", un film qui sera diffusé en première mondiale lors d'une exposition à la Fondation Cartier, à partir du 15 décembre 2020. L'occasion pour nous de revenir sur l'oeuvre de ce cinéaste.

Vue de la salle de projection de l'exposition Pelechian à la fondation Cartier, à Paris.
Vue de la salle de projection de l'exposition Pelechian à la fondation Cartier, à Paris. Crédits : Luc Boegly

La Fondation Cartier à Paris, qui rouvrira le 15 décembre 2020, propose une exposition consacrée au cinéaste arménien Artavazd Pelechian, avec notamment la projection de son film mythique Les saisons et de son dernier film, La Nature, qui sera diffusé en première mondiale. Nous revenons sur l'oeuvre de ce cinéaste avec Marguerite Vapperau, maîtresse de conférence en études cinématographiques à l'université de Bordeaux.

La dialectique de Pelechian, cinéma de la déploration et de l'espérance

Voilà 23 ans qu'Artavazd Pelechian n'avait pas réalisé de films. La sortie de La Nature, qui sera présenté en première mondiale à la Fondation Cartier, est donc un événement. S'ouvrant sur un majestueux air de Beethoven, cette oeuvre montre une nature imposante, sublime, mais également terrifiante. Une cinématographie expiatoire ?

Il est important de rappeler que ce cinéaste vient de la génération de Tarkovski et de Kontchalovski et intègre l'Institut de cinéma soviétique à Moscou, fondé après la Révolution sur le tard, après une carrière d'ingénieur. Il a donc connu enfant la Seconde Guerre Mondiale, et est porteur en tant qu'Arménien de la mémoire du génocide de 1915 en Turquie, qui n'a été reconnu que très tardivement. Ainsi, dans son oeuvre, il y a une dimension expiatoire. Son travail est dialectique : à la fois une déploration et un appel à l'espérance. Il est porteur d'une inquiétude face à l'histoire et face au futur.                
Marguerite Vappereau

Esthétique de la musique ringarde

Les films de Pelechian revêtent aussi un esthétisme prononcé, voire même une efficacité esthétique prononcée, notamment avec la place majeure qu'occupe la musique.

C'est un grand cinéaste plastique, comme le sont souvent les cinéastes soviétiques. Il est dans une tradition d'un travail sur la matérialité de l'image et du son.                
Marguerite Vappereau

Pour Pelechian, le recours à la musique est une façon de faire entrer son spectateur dans le film. Contrairement à l'avant-garde américaine ou européenne, qui essaye de penser l'histoire contemporaine de la musique, les Soviétiques et particulièrement Pelechian vont utiliser des versions très mainstream de musiques, qui peuvent paraître ringardes. L'histoire de la musique telle que construite en Europe, Pelechian y est complètement étranger. Il utilise des musiques connues pour rassembler, pour faire un cinéma grand public, ce qui est très spécifique au cinéma soviétique.                
Marguerite Vappereau

Recherche sur la matérialité de l'image et du son

Dans son dernier film La Nature, Pelechian utilise pour la première fois des images numériques. Un travail qui, selon Marguerite Vappereau, s'inscrit dans la continuité de ses films en argentique, en ce que la matière même de l'image est toujours en questionnement.

Avec des images presque vulgaires, trop définies, semblables à des fonds d'écran, et aussi des images extrêmement pixelisées, Pelechian travaille sur la variété des qualités plastiques de l'image. C'est cet éventail qu'interroge le film La Nature.                
Marguerite Vappereau

Dans une conversation avec Jean-Luc Godard en 1992 publiée dans Le Monde, Pelechian souligne sa gêne par rapport à l'emploi du terme "documentaire" : "En français, on appelle film de fiction ce qu'en russe on appelle film artistique, alors que tout le cinéma doit être artistique". Comment alors classer ses oeuvres ?

Les catégories cinématographiques répondent à une culture, une langue et une histoire. Le cinéma de Pelechian a été reçu en Europe et aux Etats-Unis dans le milieu de l'expérimental. Ses films articulent un discours sur l'histoire avec des moyens propres au cinéma. Ce ne sont pas des documentaires, ni des films où l'image n'est qu'illustration d'un discours. Pelechian nous parle d'Histoire en images et en sons. C'est un artiste, un peu à la façon d'un peintre de la Renaissance rendant compte de grandes batailles. Il n'a pas besoin de mots, les livres d'histoire sont là pour ça.              
Marguerite Vappereau

Ce contenu fait partie de la sélection
Le Fil CultureUne sélection de l'actualité culturelle et des idées  Voir toute la sélection  
Intervenants
  • Maîtresse de conférence en études cinématographiques à l'université de Bordeaux
À venir dans ... secondes ...par......