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Un artiste apporte des touches finales à une idole (au centre) représentant un démon associé au criminel Veerappan (à droite, en statue) dans le cadre d'un festival hindou, en 2000.

"Chacun participe à la fascination collective envers les figures de brigands, bandits et mafieux"

7 min
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Comment se construisent et s’alimentent les mythes contemporains ? Le chercheur en ethnologie au CNRS David Picherit explique au micro de Marie Sorbier comment la figure du brigand est fabriquée puis encensée par nos sociétés contemporaines via les productions artistiques.

Un artiste apporte des touches finales à une idole (au centre) représentant un démon associé au criminel Veerappan (à droite, en statue) dans le cadre d'un festival hindou, en 2000.
Un artiste apporte des touches finales à une idole (au centre) représentant un démon associé au criminel Veerappan (à droite, en statue) dans le cadre d'un festival hindou, en 2000. Crédits : DESHAKALYAN CHOWDHURY - AFP

La revue de sciences sociales Terrain consacre son dernier numéro à la figure du brigand. Des comptes-rendus ethnologiques fascinants explorent la façon dont collectivité célèbre ses bandits, ses gangsters, ses politiciens véreux, à partir de bricolages transculturels (vidéos, photos, textes, musiques et séries). Le chercheur au CNRS à l'Institut français de Pondichéry David Picherit affirme dans cette revue qu'il faut considérer "l'impérieuse nécessité de prendre au sérieux les réalités fictionnelles dans la production de l'autorité charismatique des bandits". Il développe sa réflexion au micro de Marie Sorbier.

La réalité fictionnelle, explique David Picherit, est la fusion entre le mythe, la réalité, la fiction et même les fake news. Elle est à considérer sérieusement car elle est essentielle à la production de l'autorité charismatique, dans la mesure où elle façonne des environnements nécessaires à la circulation de la peur, de l'amour, de la séduction, de l'admiration. Les réalités fictionnelles contribuent ainsi à la création d'imaginaires dont bandits, mafieux et politiciens criminels tirent une capacité à faire peur. 

Au-delà de la peur réelle, ces imaginaires créent des environnements permettant de faire travailler des économies criminelles et de fabriquer des souverainetés personnelles. De faire en sorte que ces personnages puissent tuer, agir et discipliner en toute impunité.          
David Picherit

Comment expliquer que ces personnages de brigands deviennent des modèles populaires auxquels on attribue des qualités exceptionnelles, voire divines ? Le public peut s'emparer de bribes de vie de ces brigands et en faire des bricolages, à partir de publications en ligne, de vidéos qui sont ensuite diffusées sur les médias numériques. Pour comprendre cette fabrique contemporaine de la fascination envers les bandits, des chercheurs comme David Picherit essayent d'analyser la production de la mythologie qui les entoure. 

Que ce soient El Chapo, Pablo Escobar ou des mythes plus locaux, on voit les bandits tenter de s'inscrire dans ces panthéons, de se relier à des figures honorables et célèbres de la criminalité. Ce travail de filiation donne de la popularité à ces personnages. Ce dispositif de séduction dépasse les bandits eux-mêmes.          
David Picherit

David Picherit s'intéresse notamment à Veerappan, un criminel indien tué en 2004 après avoir été traqué par la police pendant une vingtaine d'années. L'histoire de Veerappan a donné lieu à des films et à des bandes-dessinées, mais elle est également appropriée par des multinationales qui voient en cette figure populaire un individu agissant contre la violence de l'Etat, un défenseur des populations qui, par l'usage de la violence, a été capable de gérer des problèmes politiques mieux qu'une Cour suprême. 

Parce qu'il maîtrisait la violence, Veerappan a été capable de réaliser des actes extraordinaires. Il a tué entre 120 et 180 policiers, était trafiquant d'ivoire et de bois de santal. Il est devenu populaire au point qu'on me dise un jour, lors d'un entretien : "Mais qui n'a jamais rêvé de tuer un policier ?". Par la violence, il a su s'imposer au nom d'une population sur un territoire.          
David Picherit

En mêlant mythe et réalité, une figure comme celle de Veerappan produit une réalité fictionnelle puissante, explique David Picherit. Pour le chercheur, il s'agit d'un dispositif extrêmement riche pour comprendre différentes formes d'autorité charismatique à travers le monde, aussi bien dans les démocraties que dans les Etats autoritaires. 

Les études ethnographiques de la revue Terrain sur les brigands du monde entier soulignent la manière dont leur mythologie est issue d'une production collective. En d'autres termes, c'est surtout nous, le public, qui façonnons les mythes autour des bandits. Aujourd'hui, ces mythes constituent des scénarios communs dans la littérature et au cinéma.

Chacun est capable de s'en emparer. Quand un personnage a deux séries Netflix à son actif, c'est une preuve remarquable de son pouvoir et de sa popularité. Chacun est capable de filmer, de découper, de reproduire et de diffuser de manière instantanée, si bien qu'on est pris dans un tourbillon où chacun participe de cette fascination collective envers les figures de brigands, bandits et mafieux.        
David Picherit

C'est non seulement les actes extraordinaires de violence que produisent ces brigands qui fascinent, mais aussi l'économie politique criminelle qui se fonde sur cette violence, ainsi que sur des actes de redistribution. Les bandits donnent et redistribuent leurs gains au sein d'une population, ou c'est du moins le discours qu'ils tiennent. 

Ce qui nous fascine, c'est cette terreur réverencielle. C'est de l'admiration mêlée à de l'épouvante. Leur complexité permet à chacun d'être séduit et de participer parce que leur figure est devenue un divertissement, dans lequel chacun peut puiser et construire son imaginaire.        
David Picherit

La liste des scénaristes qui écrivent ce mythe est devenue infinie. Ce ne sont plus des individus légitimes comme des journalistes, des écrivains ou des chercheurs : tout un chacun muni d'un téléphone peut aujourd'hui participer à la fabrique de ces mythes.        
David Picherit

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Intervenants
  • Anthropologue, spécialiste des migrations du travail et du politique en Inde - Institut Français de Pondichéry, Inde, CNRS, LESC, Université Paris Nanterre – Université Paris Lumières

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