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Programme culturel, ou programme électoral ?

Financer la culture donne-t-il le droit de la programmer ?

7 min
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Alors que certains élus municipaux veulent intervenir dans la programmation des théâtres publics, comme l'écrit Jean-Pierre Thibadaut dans Mediapart, nous interrogeons le chercheur en science politique Emmanuel Négrier quant à la légitimité des élus à intervenir dans la programmation culturelle.

Programme culturel, ou programme électoral ?
Programme culturel, ou programme électoral ? Crédits : Getty

Dans un article paru le 23 septembre dans Mediapart, le journaliste et écrivain Jean-Pierre Thibadaut décrie le fait que certains nouveaux élus municipaux cherchent à intervenir dans la programmation des théâtres de leur ville. Une résurgence de l'éternel débat qui caractérise la culture publique en France : si ces élus trouvent la programmation trop "élitaire", la culture doit-elle pour autant se faire "populaire" ? 

C'est pour répondre à de telles questions que Marie Sorbier fait appel à Emmanuel Négrier, directeur de recherche au CNRS en science politique. Leur statut de financeurs de la culture publique donne-t-il aux élus un droit de regard sur le contenu de cette culture ? 

Programmer des œuvres, c'est donner au public la possibilité de les aimer

Que ces élus puissent avoir un avis, ce n'est pas contestable. Que cet avis soit une décision, c'est déjà plus douteux. La fonction d'un élu n'est pas de programmer, mais de rendre possible une programmation. Comme le disait Jean Vilar, une programmation, c'est donner la possibilité à des gens de voir ce qu'ils pourraient aimer. Il y a donc une dimension de prise de risque. L'expertise politique d'un élu est certes indispensable, mais pas suffisante pour cela. Si un élu s'aventurait à prendre directement des décisions de programmation, politiquement ce ne serait pas forcément très rentable et même de dangereux, car il s'exposerait à des critiques liées à cette programmation. Or, toute programmation est par définition critiquable.        
Emmanuel Négrier

Un des problèmes des élus, c'est de vouloir plaire à leurs électeurs. Dans le même temps, les attentes exprimées par le public ne sont pas nécessairement toujours enviables : le théâtre public, au-delà de satisfaire une demande, un plaisir précis, joue aussi un rôle important en bousculant, en interrogeant, en poussant son audience à grandir et s'éveiller. Les élus sont-ils conscients des enjeux réels d'un lieu culturel ?

Je pense qu'ils apprennent à l'être si les acteurs culturels font preuve d'une certaine pédagogie à leur égard. Les élus n'ont pas forcément les repères nécessaires pour pouvoir arbitrer correctement et situer leur position. Ils le peuvent d'autant moins que parfois, les partis politiques auxquels ils appartiennent souvent ne jouent plus leur rôle d'encadrement et de formation des élus à la culture. Emmanuel Négrier

Faire de la politique avec de la culture, ou l'inverse ? 

Quand un élu propose de faire lui-même la programmation culturelle, évidemment il se trompe, mais il manifeste déjà une envie. C'est sur cette envie que peut rebondir l'acteur culturel (le responsable d'une salle, le directeur de la culture d'une commune, le responsable associatif). Sur cette base-là se situe le rapport singulier qui existe entre acteurs culturels et acteurs politiques. L'un veut faire de la culture avec la politique et l'autre veut faire de la politique avec la culture. Emmanuel Négrier

Populaire ou élitaire ? L'action culturelle participative pour éviter la démagogie 

Que penser alors du hiatus, évoqué par Jean-Pierre Thibadaut dans son article cité plus haut, entre spectacle populaire et spectacle élitiste ?

Il me semble que cette opposition ne rend pas justice aux évolutions de ces dernières années. La programmation culturelle n'est plus cette tyrolienne glissant du haut vers le bas pour atteindre des gens captifs d'une offre culturelle décidée ailleurs. Ce qui se passe aujourd'hui, c'est l'inversement de la tyrolienne : les spectateurs participent à un processus dans lequel ils s'élèvent eux-mêmes depuis leur propres horizons. L'engagement d'un nombre d'artistes dans des logiques participatives nous montre qu'il n'y a pas de fatalité à une action populaire, authentiquement populaire, qui ne soit pas en même temps démagogique. La dérive démagogique peut être la marotte d'une certaine élite qui veut s'acoquiner avec une certaine limite du bon goût ou des attentes publiques. Ce qui se construit en France et qui se rapproche d'une action très participative auprès des publics tourne précisément le dos à toute forme de démagogie.    
Emmanuel Négrier

Intervenants
  • Directeur de recherche CNRS en science politique au CEPEL (Centre d’Etudes Politiques de l’Europe latine) à l’Université de Montpellier

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