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En l'espace de dix ans, le réseau social Instagram a su devenir pour certains une plateforme professionnelle incontournable.

Instagram a 10 ans : communication ou domination ?

9 min
À retrouver dans l'émission

Mardi 6 octobre, Instagram fête ses dix ans. Nous parlons avec André Gunthert, spécialiste des cultures visuelles à l'EHESS, du pouvoir de l'image et de sa transformation par le réseau social aux photos filtrées, qui compte aujourd'hui près d'un milliard d'utilisateurs.

En l'espace de dix ans, le réseau social Instagram a su devenir pour certains une plateforme professionnelle incontournable.
En l'espace de dix ans, le réseau social Instagram a su devenir pour certains une plateforme professionnelle incontournable. Crédits : Emilija Manevska - Getty

Le 6 octobre 2010, Kevin Systrom et Mike Krieger créaient un nouveau réseau social basé sur le partage de photos.  L’application conçue pour smartphones propose des filtres pour doper la luminosité, les contrastes, les couleurs… la photo parfaite, en style Polaroid, est à portée de clics. Le succès fut immédiat et aujourd’hui, Instagram revendique plus d’un milliard d’utilisateurs. Pour mieux appréhender ce que cette exposition de soi a changé de notre relation au réel, nous interrogeons André Gunthert, maître de conférence à l'EHESS, historien en cultures visuelles, spécialiste de l’histoire de la photographie.

L'image, un message entre figuration et projection

La question du pouvoir des images est une sorte d'écran qui nous fait éviter de regarder de plus près ce qu'il se passe et qui est beaucoup plus diversifié. Les images ont, comme n'importe quel message, des performances et des effectivités, mais les leurs sont liées à des contextes de façon beaucoup plus précises. Dans ce cadre, il est intéressant de faire le lien avec les messages écrits. On y voit bien plus de points communs que de différences.              
André Gunthert

Une des caractéristiques principales de l'image est la figuration. C'est le fait de proposer une sorte de décor, de scénographie, d'habillement. Un ensemble d'éléments que l'on est obligé d'imaginer lorsqu'on lit un roman. L'image nous donne ces éléments. Cette faculté descriptive supplémentaire fait la force de l'image, qui nous emporte avec sa mise en scène des événements, des actions et des personnages. André Gunthert

Avons-nous plus de facilité à recevoir les images qu'un texte écrit ?

Plutôt que de facilité, il s'agit d'immédiateté. Mais dans l'image, l'information n'est pas organisée ou structurée. Au contraire, dans une phrase, il y a une structure qui rend le message compréhensible. Avec l'image, l'interprétation est libre. Ce qui oblige à s'aider d'un tas d'informations annexes, sans quoi on va faire des projections. C'est de plus en plus courant avec les images sur Internet : on projette dans l'image un stéréotype, un élément familier que l'on pense reconnaître. C'est comme ça que beaucoup d'images, y compris d'images de presse, sont lues et apparemment décodées, parce qu'elles correspondent finalement bien à un stéréotype visuel. André Gunthert

Outil de communication ou de domination ?

La question de la domination dépend de la réception, du discours que l'on peut construire sur l'image. En tant que telle, l'image est presque démunie : il faut lui ajouter un discours pour qu'elle commence à signifier. Sans grille de lecture, son information est éparpillée et ne fait pas sens.            
André Gunthert

C'est pourquoi on ne peut pas dire, a priori, qu'un réseau social comme Instagram impose quelque chose. En revanche, s'il y a des discours sur des images, des hiérarchies vont se créer et, le cas échéant, des instances de domination. C'est exactement ce qu'il s'est passé avec la panique du selfie qui est non pas tant un problème d'image qu'un discours sur les images, en l'occurrence une critique du narcissisme et de l'auto-représentation.            
André Gunthert

L'usage des filtres, outils faciles pour enjoliver le réel, a-t-il modifié durablement notre rapport au réel, à ce qui nous entoure autant qu'à nous-mêmes ?

Il faut se rappeler l'origine de ces applications, il y a dix ans maintenant. Elles naissent à un moment où il n'y a pas de façon simple de transmettre des images sur les réseaux sociaux qui existent déjà (Facebook, Twitter). Du moins, on fait ça à partir d'un ordinateur. Les smartphones, disposant d'une fonction de prise de vue, ne sont pas encore connectés à cet univers. Télécharger une image sur Facebook nécessite toute une série d'opérations. Le grand succès des applications de 2010 comme Instagram s'explique ainsi. Mais à l'époque, ce sont encore des gadgets. C'est l'application Hipstamatic qui met au point des filtres inspirées de la lomographie, d'une photographie alternative un peu bricolée. Tout ce que proposent ces filtres existe déjà dans le réel photographique. C'est cet univers créatif que les filtres essayent de reconstituer en ligne. Etant donné le succès de cette fonction, Instagram n'a pas tardé à la reprendre.          
André Gunthert

Mais ce qui fait le ressort fondamental d'Instagram et son succès, ce n'est pas ces fonctionnalités. C'est, après son rachat en 2012 par Facebook, le fait qu'Instagram invite un certain de nombre de personnalités à s'inscrire sur la plateforme et à communiquer, à faire leur autopromotion en ligne. Cette arrivée de jeunes stars qui se mettent à utiliser le réseau fait le succès d'Instagram en 2013. C'est donc plus une explication sociale que technique. André Gunthert

De la Renaissance aux selfies

Comment l'utilisation massive de ce réseau peut-elle modifier nos comportements de façon durable ?

La question du portrait et de l'autoportrait existe depuis la Renaissance en peinture. La peinture est une version filtrée de nous-mêmes : le travail du portraitiste en peinture cherche à idéaliser le sujet au sein d'une image. A l'arrivée de la photographie au milieu du 19ème siècle, on la trouve trop dure, trop exacte, trop précise quant à la réalité de l'individu. Le pictorialisme va alors s'affairer à adoucir et à atténuer cette image, en réintégrant dans la photographie un certain nombre de pratiques de peinture. On voit donc qu'autour du portrait, la question de l'idéalisation est permanente. André Gunthert

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Intervenants
  • Maître de conférences en histoire visuelle à l’Ecole des hautes études en sciences sociales (EHESS)
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