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Des fresques murales en protestation contre les productions intensives de saumon en Patagonie

"Les droits des êtres humains pourraient être subordonnés à ceux de la nature"

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Suite à la parution le 1er décembre dans Le Courrier d'un reportage sur les Yagans, une population indigène de Patagonie, par l'ethnologue Geremia Cometti, nous revenons avec lui sur le combat de cette communauté contre les activités extractivistes des multinationales.

Des fresques murales en protestation contre les productions intensives de saumon en Patagonie
Des fresques murales en protestation contre les productions intensives de saumon en Patagonie Crédits : Geremia Cometti

Dans un article paru le 1er décembre 2020 dans le quotidien suisse Le Courrier, l'anthropologue Geremia Cometti explique comment les Yagans, une communauté de survivants située au sud du Chili, entre la Patagonie et la Terre de Feu que l'on pensait décimée, a réussi à faire reculer une multinationale qui exploitait les ressources de leur territoire. Nous revenons sur l'histoire et les enjeux de cette lutte mondialisée digne d'un David contre Goliath avec Geremia Cometti, maître de conférences en ethnologie sociale et directeur de l'Institut d'ethnologie à l'Université de Strasbourg. 

Un peuple de survivants

L’anthropologue Geremia Cometti étudie les Yagans, le peuple indigène le plus austral. Décimés par la colonisation et survivant dans le sud du Chili, ils sont parvenus à faire reculer une multinationale. C'est en janvier 2020, lors d'un voyage à Santiago, au Chili, qu'il découvre l'histoire de cette communauté autochtone, la première dans le pays a avoir fait émerger hors de son territoire une entreprise privée. Spécialisés dans la production de saumon, ils en exportent notamment vers les Etats-Unis et le Japon, mais aussi vers l'Ecosse, où les saumons sont retravaillés et fumés afin d'être vendus sous l'appellation de saumon écossais.

J'avais construit ce mythe selon lequel il n'y avait plus de sociétés autochtones en Terre de Feu. Au Chili, j'ai suivi le conseil que Claude Lévi-Strauss avait donné à Philippe Descola, dont il était directeur de thèse : "Laissez-vous guider par le terrain". Le jour-même, Descola me souhaitait "un terrain plein d'imprévus". Il y avait trop de signes, j'ai acheté un billet et suis allé au fond de la Patagonie étudier la lutte des Yagans.          
Geremia Cometti

Une hutte de la commaunuté Yagan, en Patagonie.
Une hutte de la commaunuté Yagan, en Patagonie. Crédits : Geremia Cometti

En 2016, nous explique Geremia Cometti, un microbe a causé la perte de plus de 30,000 tonnes de saumon en cage dans l'industrie de Patagonie. Avec le soutien du gouvernement, les producteurs ont jeté ces tonnes de saumon dans la mer, ce qui a engendré la mort de nombreux pingouins, dauphins et lions de mer. C'est à ce moment-là que cette situation, où l'activité économique dégrade la biodiversité au sein des communautés autochtones, a attiré l'attention de grands organismes comme Greenpeace, qui a alors commencé à enquêter sur les dégâts causés par ces déchets. Malgré tout, dès début 2016, l'Etat chilien avait déjà délivré des concessions à diverses entreprises privées pour pouvoir exploiter les mers environnantes. Trois ans plus tard, ces mêmes entreprises installaient des cages destinées à l'élevage de saumon, faisant chacune la taille d'un terrain de foot. C'est alors que les Yagans rentrent en contact avec Greenpeace pour lutter contre ces méthodes extractivistes, pour finalement obtenir gain de cause. 

Au-delà d'un conflit économique, cette lutte relève-t-elle d'une tension entre deux rapports à la nature fondamentalement différents ?

Les Yagans vivent depuis 5000, 7000 ans en relation très étroite avec la mer. Quand le gouvernement chilien a installé une base militaire dans leur région, dans les années 1960, les Yagans se sont mis, presque comme une réserve, à côté de cette base. Plusieurs lois leur interdisent de pêcher, en imposant un niveau minimal d'études et d'équipement pour exploiter la faune marine. Ils perdent alors cette relation avec la mer. La nouvelle génération est en train de se réapproprier cette ressource qui n'est pas à considérer, comme en Occident, à exploiter ou à défendre, mais comme quelque chose qui fait partie de qui ils sont.          
Geremia Cometti

A quel point influe l'importance des relations au non-humain dans le rapport des hommes à leur environnement ?

Au niveau juridique, on a tendance à toujours considérer ces ressources comme des biens à exploiter, ou à conserver, mais jamais comme des entités qui font partie d'un collectif d'humains et d'êtres non-humains. En anthropologie, on parle de conflit ontologie, car ce sont deux réalités qui s'opposent. C'est plus difficile à traduire en termes juridiques. Geremia Cometti

Je ne sais pas si on arriverait à donner des droits à la mer. En Equateur, en Bolivie, on a donné des droits à la nature pas ils ne sont pas très effectifs. Dans le cas chilien, un an avant le vote pour une nouvelle constitution, pour remplacer celle rédigée par Pinochet durant sa dictature, une communauté autochtone a gagné une lutte environnementale et revendique une autre vision des droits. En Nouvelle-Zelande, un fleuve s'est vu remettre des droits auxquels sont subordonnés ceux des êtres humains. Tous ces types de conflits montrent des voies intéressantes à explorer, et pas seulement pour les anthropologues. Geremia Cometti

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Intervenants
  • maître de conférences en ethnologie sociale à l’Université de Strasbourg
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