LE DIRECT
ⓘ Publicité
Radio France ne vous demandera jamais de communiquer vos coordonnées bancaires.
Fête clandestine dans le 13e arrondissement de Paris, le 21 novembre 2020

"La figure du fêtard devient absolument suspecte dans notre société actuelle"

8 min
À retrouver dans l'émission

Alors que la presse annonce le démantèlement d’un immense réseau de fêtes clandestines à Paris et en province, nous nous demandons avec l’anthropologue Emmanuelle Lallement comment le Covid modifie notre rapport à la fête.

Fête clandestine dans le 13e arrondissement de Paris, le 21 novembre 2020
Fête clandestine dans le 13e arrondissement de Paris, le 21 novembre 2020 Crédits : Daphné Rousseau - AFP

Le 10 décembre, la presse annonçait que la préfecture de police de Paris démantelait une équipe qui organisait d'extravagance fêtes clandestines dans la capitale et sa proche couronne. Des soirées monstres tenues dans des endroits secrets, qui s'étendent au reste du territoire : le weekend du 12 décembre, c'est notamment à Marseille et à Strasbourg que des centaines de jeunes se sont réunis malgré le confinement toujours en vigueur. Dans la mesure où le confinement est un coup d'arrêt brutal à toutes nos sociabilités festives, fêtes de famille, cérémonies, rassemblements amicaux, festivals, l'absence de fêtes constitue-t-elle un symbole de notre nouveau temps présent ? Que devient la fête quand il n'en reste que des miettes ? Avec l’anthropologue Emmanuelle Lallement, professeure des universités à l'Institut d'études européennes de l'université Paris 8. 

Cette fête qui s'est arrêtée brutalement devient un symbole de tout ce qui est interdit. Cette focalisation que nous avons actuellement sur les fêtes clandestines est d'autant plus intéressant à observer : il ne peut qu'y avoir que du clandestin quand on est dans une sphère où il y a des fêtes décrétées comme officielles.        
Emmanuelle Lallement

Tout rassemblement est-il festif ?

Selon l'anthropologue, le phénomène des fêtes clandestines est un révélateur du temps présent. Des fêtes qui faisaient partie, avant la pandémie, de notre quotidien sont aujourd'hui interdites : c'est le quotidien, le routinier, le banal qui revêt maintenant un caractère exceptionnel. 

Du point de vue politique, tout ce qui est considéré comme rassemblement se voit tout à coup accoler le qualificatif de "festif". Tout rassemblement est-il festif ? En tout cas, c'est ainsi qu'on veut nous le décrire actuellement.        
Emmanuelle Lallement

Peut-on parler de fête sans rassemblement ? La crise sanitaire a donné lieu à tout un attirail de nouveaux rituels en temps de confinement : apéros sur Skype ou sur Zoom, concerts au balcon, applaudissements à 20h... Peut-on qualifier ces comportements de festifs ?

Ce sont des substituts, des ersatz. Si nous faisons cela, c'est bien que nous ne pouvons faire autrement. Cela renvoie à une notion de collectif et de communauté. La fête est, d'un point de vue anthropologique, une manière de restaurer un être collectif autour de valeurs communes, dans un temps et un espace donné. Aujourd'hui, on voit une rétractation de notre vie sociale autour uniquement de l'espace domestique et de la sphère professionnelle.        
Emmanuelle Lallement

La définition de la fête, c'est la rencontre avec des formes d'altérité, avec ce qui n'est pas soi, et dans des lieux souvent autres. Emmanuelle Lallement

Vocabulaire de la transgression

Face à cette conception de la fête, Emmanuelle Lallement s'avère frappée par le vocabulaire employé pour décrire les fêtes clandestines : "fiesta extravagante", "débordement", "drogue", "alcool", "tunnels", "hangars", "bois", "secret"... Tout un registre lexical pour souligner le caractère clandestin de ces rassemblements, par opposition avec ce qui est autorisé, à  savoir, le petit lieu clos de son chez soi, de sa famille.
De plus, ce registre employé par la presse pour qualifier ces fêtes clandestines culmine souvent à un rapprochement historique de l'époque actuelle avec les temps de la prohibition. 

Interdire la fête et la décrire à ce point comme quelque chose de transgressif, c'est lui donner une dimension qu'elle n'a presque jamais. On la décrit comme quelque chose de dionysiaque, où les gens s'oublient et dérivent dans une effervescence totale. Comme quelque chose que l'on condamne moralement. Ainsi, on parle des gens arrêtés comme des suspects. La figure du teufeur devient absolument suspecte dans notre société actuelle.        
Emmanuelle Lallement

Quel motif légitime pour faire la fête ?

Comment interpréter l'interdiction de faire la fête lors du 31 décembre à venir, qui est pourtant un des grands rituels festifs de notre société ?
Selon Emmanuelle Lallement, le fait que Noël, fête familiale et religieuse, soit autorisée et que le 31 décembre, fête plutôt amicale et sans lien réel avec la religion, est interdite, est révélateur d'une "trame narrative du religieux dans la fête". Et la garantie d'un basculement vers la clandestinité.

Qu'est-ce que la clandestinité sinon le fait de devoir s'organiser au dernier moment pour savoir où on va faire la fête, avec qui, comment ?        
Emmanuelle Lallement

Emmanuelle Lallement rappelle que la fête du Nouvel An est également parfois le seul moyen pour certains de se réunir et vivre une célébration en communauté. Ce sont par exemple les familles recomposées, qui peuvent normalement se répartir les rassemblements entre Noël et le Nouvel An, mais aussi et surtout les personnes seules que des associations de solidarité convient à des réveillons pour leur offrir un moment collectif. Ces arbitrages, en limitant les rassemblements autorisés à l'espace familial, ne font qu'aggraver l'exclusion sociale de personnes déjà particulièrement isolées. 

En leur enlevant ce qui peut être leur seul moment collectif, on considère que la société est une société d'individus qui sont tous dans une cellule familiale. C'est loin d'être la réalité.        
Emmanuelle Lallement

Je pense notamment à toutes les personnes qui vivent dans la rue, qui n'ont ni lieu de confinement ni possibilité d'être ensemble, à qui on va interdire le seul moment communautaire qu'est le 31 décembre.        
Emmanuelle Lallement

Pour aller plus loin : 

  • Emmanuelle Lallement a dirigé le n°38 de la revue Socio-anthropologie intitulé "Eclats de fête", paru en 2018 aux Editions de la Sorbonne. Ce contenu est disponible en cliquant ici.
  • L'article d'Emmanuelle Lallement "Comment la distanciation sociale réaffirme la nécessité de la fête" paru dans AOC le 1er juin 2020 est disponible en cliquant ici.
Ce contenu fait partie de la sélection
Le Fil CultureUne sélection de l'actualité culturelle et des idées  Voir toute la sélection  
Intervenants
ⓘ Publicité
Radio France ne vous demandera jamais de communiquer vos coordonnées bancaires.

France Culture

est dans l'appli Radio France
Direct, podcasts, fictions

INSTALLER OBTENIR

Newsletter

Découvrez le meilleur de France Culture

S'abonner
À venir dans ... secondes ...par......