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Vue de la performance "La Ronde" chorégraphiée par Boris Charmatz, sous la nef du Grand Palais, à Paris.

Comment le capitalisme vole notre fatigue et comment la danse y remédie

8 min
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Suite à la parution de son essai "Tout à danser s'épuise", le docteur en philosophie et enseignant à l'Université Paris 1 Florian Gaité revient au micro de Marie Sorbier sur l'opposition entre l'épuisement choisi via la danse et celui qu'inflige la société capitaliste aux corps humains.

Vue de la performance "La Ronde" chorégraphiée par Boris Charmatz, sous la nef du Grand Palais, à Paris.
Vue de la performance "La Ronde" chorégraphiée par Boris Charmatz, sous la nef du Grand Palais, à Paris. Crédits : Marie Sorbier

Florian Gaité, docteur en philosophie et enseignant à l'Université Paris 1, revient au micro de Marie Sorbier sur son essai Tout à danser s'épuise, paru aux éditions Sombres torrents. Au moyen de nombreux exemples tirés de plusieurs époques, anciennes comme contemporaines, il oppose l'épuisement choisi de la danse à celui que subissent les corps dans une société capitaliste. 

Dans une société où les dépenses d'énergie sont industriellement contrôlées, affirme Florian Gaité, la danse représente un épuisement souverain et émancipateur. Elle incarne le paradigme d'une dépense complètement gratuite, dispendieuse, débordante, futile, et donc, inutile. 

Nous sommes aujourd'hui dans des sociétés industrielles capitalistes, néolibérales, qui organisent l'économie de nos fatigues. Celle de l'humanité, mais aussi celle de la Terre. L'épuisement est la forme que prend le monde aujourd'hui : l'épuisement des ressources naturelles, mais aussi la saturation des énergies nerveuses.              
Florian Gaité

A chaque époque son épuisement : après l'acédie des moines médievaux, la mélancolie des Modernes et le spleen des romantiques, on arrive aujourd'hui selon Florian Gaité à un embrasement psychologique nommé burnout

Nos sociétés sont nerveuses et excitées depuis la Révolution industrielle. Elles poussent à cette dépense d'énergie. Breton, Freud, Paul Virilio, Bernard Stiegler, Tristan Garcia : tous s'accordent sur ce constat selon lequel l'intensité, la vitesse et le progrès sont le trium vera de nos sociétés industrielles. Le prix à payer est cette pression exercée sur nos corps, ces chocs et heurts qui ont besoin de trouver des lieux et des moyens pour se décharger.              
Florian Gaité

Pour Florian Gaité, la danse est avant tout l'écriture d'une perte. Comprendre ce que cette perte a de désirable, pourquoi cette négativité à l'oeuvre est aussi l'instrument d'une libération et d'une émancipation, telle est l'entreprise de son essai Tout à danser s'épuise

Au vol de nos fatigues, au contrôle industriel des dépenses, on peut opposer une perte qui ne soit pas un regret, mais qui soit complètement libre et désirable. C'est ce que fait la danse.              
Florian Gaité

Avant de fermer pour travaux, le Grand Palais à Paris a vu sous sa nef se déployer un spectacle sans spectateur, mais avec caméras. Pendant près de douze heures, de l'aube au crépuscule, le chorégraphe Boris Charmatz et ses invités ont enchaîné des duos sur le principe de La Ronde d'Arthur Schnitzler : un interprète danse deux duos jusqu'à ce qu'un nouveau danseur arrive, formant ainsi une chaîne ininterrompue. Une métaphore de notre époque virologique ? 

Charmatz répond à une contamination virale par une autre forme de contamination : la danse. Il n'y a pas que le rire qui soit communicatif : on partage nos gestes, on mime nos pas, on s'entraîne dans nos rondes. On a même des épidémies dansantes, des phénomènes de danses spontanées et collectives.              
Florian Gaité

Le chorégraphe Boris Charmatz explore ce motif depuis plusieurs pièces, précise Florian Gaité, comme Dix mille gestes et Infini. Ces douze heures de duos enchaînés sont une façon de substituer un épuisement voulu et désirable à un épuisement subi et pathologique, conséquence d'un virus qui nous essore et nous rince. La Ronde est la traduction en danse de ce mouvement qui épuise les corps sans s'épuiser lui-même, toujours capable de se relancer, comme le désir. Le potentiel érotique de cette pièce d'Arthur Schnitzer rappelle que ce qui transforme le subi en quelque chose de voulu est justement le désir.

La question du désir se pose d'autant plus puissamment aujourd'hui, où le désir de danser est contrarié par les privations que nous vivons : la fermeture des clubs, bars, studios, guinguettes et autres lieux de convivialité. Même l'interdiction des réunions familiales ou amicales nous prive d'un moyen simple et efficace de s'épuiser librement et durablement.              
Florian Gaité

Ainsi, opine Florian Gaité, même si Boris Charmatz n'a pu convoquer tout son public, il réunit les conditions d'une fatigue heureuse, vécue non pas comme une perte irréversible mais comme quelque chose de glorieux et de sublimé. A l'instar du champion épuisé qui fait un dernier tour de stage pour célébrer sa victoire, du fêtard exténué qui repart en after, du dernier regain de vie du malade condamné, la chorégraphie de Charmatz fait le choix de la fatigue, au lieu de la subir.

Dans la conclusion de Tout à danser s'épuise, Florian Gaité écrit : "Il faut nous répéter que notre fatigue peut être souveraine". Un mantra ?

On vit dans une société où la fatigue est complètement culpabilisée. On ne nous donne pas les moyens de nous ennuyer et de nous fatiguer correctement sans que cela ne réponde à un paradigme de la productivité. Il faut se répéter cela contre la doxa des sociétés capitalistes. L'expérience de la fatigue a d'irremplaçable qu'elle négocie avec la vacuité.              
Florian Gaité

Loin d'être une non-expérience, ajoute le docteur en philosophie, cette vacuité, forme d'absence à soi ressentie dans la fatigue, constitue l'expérience d'une phénoménologie de la lourdeur de l'existence. La fatigue est ainsi une expérience ontologique, celle d'une rencontre avec soi, avec l'être dans toute sa nudité. 

La danse, en tant que désoeuvrement, est une forme qui s'épuise elle-même. A la fois vouée à disparaître et condamnée à renaître, elle est comme la vie, comme le désir.              
Florian Gaité

Comme Florian Gaité l'écrit dans son essai, la danse est "un art activement improductif, gratuit et sans dette, dans lequel même les douleurs peuvent devenir désirables. Il nous faut alors retrouver le goût du manque, apprendre, à tomber de fatigue, à se satisfaire de la faim, à jouir du déficit comme de l'évacuation des excès, à aimer sentir le poids de l'existence sur nos épaules et accompagner la débandade quand le désir s'éteint". 

Pour aller plus loin :

  • L'essai Tout à danser s'épuise est disponible en librairies aux éditions Sombres torrents
  • La captation vidéo du spectacle de danse de Boris Charmatz, adaptation de La Ronde d'Arthur Schnitzer, sera diffusé le 12 mars 2021 sur France 5.
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Intervenants
  • Docteur en philosophie, enseignant à l'Université Paris 1

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