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Vue de la reprise de "Si je meurs, laissez le balcon ouvert" de Dominique Bagouet par Raimund Hoghe

Que reste-t-il comme trace après la disparition d’un chorégraphe ?

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Suite aux décès de Raimund Hoghe et Anna Halprin, deux figures majeures de la danse contemporaine, la philosophe de la danse Julia Beauquel revient au micro de Marie Sorbier sur la transmission et la mémoire de la chorégraphie.

Vue de la reprise de "Si je meurs, laissez le balcon ouvert" de Dominique Bagouet par Raimund Hoghe
Vue de la reprise de "Si je meurs, laissez le balcon ouvert" de Dominique Bagouet par Raimund Hoghe Crédits : Rosa Frank

Deux figures majeures de la danse contemporaine, l'Allemand Raimund Hoghe et l'Américaine Anna Halprin, sont décédées la semaine dernière. A des endroits très différents de leur art, ces  chorégraphes ont marqué de leur empreinte les corps des danseurs et la mémoire des spectateurs. Au micro de Marie Sorbier, la philosophe de la danse Julia Beauquel explique comment l'oeuvre d'un chorégraphe peut se transmettre après sa mort.

La question de la transmission de la danse est complexe et multiple. Elle est passionnante pour le philosophe et un défi pour les danseurs et chorégraphes. La danse est un art vivant, éphémère. Quand le corps de l'interprète ou du chorégraphe disparaît, que reste-t-il de ce corps dansant, qui a permis à d'autres aussi de danser ?                        
Julia Beauquel

La transmission varie selon les chorégraphes, explique Julia Beauquel. Par exemple, Angelin Prejlocaj collabore avec une notatrice de danse pour son processus créatif. Cette dernière, connaissant intimement la gestuelle de Prejlocaj, enregistre l'improvisation et la création collective des danseurs au moment même où elles se produisent. 

Il existe différents systèmes notationnels pour la danse, comme le système Laban, également appelé Labanotation, et le système Benesh. Face à ces procédés, la philosophe s'interroge sur la temporalité de la notation : peut-elle avoir lieu avant la création, ou ne peut-elle se faire qu'après coup ? Dans le cas du Ballet Prejlocaj, la notatrice écrit sa notation et crée la partition d'une oeuvre presque en même temps que le création se fait devant ses yeux, dans les corps des danseurs. 

Julia Beauquel précise que les jeunes chorégraphes qui débutent leur carrière ont pour habitude de tout écrire au préalable, ayant en tête une structure chorégraphique très précise. Lors du travail avec les danseurs, ils tendent à tout dicter à ces derniers. Avec l'expérience, explique la philosophe, vient aussi la confiance que l'on accorde à soi-même et aux danseurs. 

Plus l'expérience créative s'accumule, plus les chorégraphes créent différemment. Ils arrivent alors dans le studio avec peut-être un thème, une idée et, à la manière de Pina Bausch, sont disposés à créer de façon plus spontanée.                
Julia Beauquel

La danseuse et chorégraphe Pina Bausch posait des questions concrètes à ses danseurs, comme par exemple : "Quel est le premier geste que vous faites en vous levant le matin ?". Avec cette approche, la création part du corps des danseurs eux-mêmes, et non pas d'une structure préconçue par le chorégraphe. 

Les démarches mémorielles sont aussi variées que les pratiques créatives, explique Julia Beauquel. Certains chorégraphes créent sans se soucier des traces qui resteront de leur travail, d'autres utilisent la vidéo ou la photographie pour le documenter. Les photographies des oeuvres de Raimund Hoghe, disponibles le site du chorégraphe, attestent du style singulier de sa mise en scène épurée et minimaliste, où l'on retrouve les couleurs noir, blanc, rouge, orange et jaune. 

Il y a quelque chose dans le corps de Raimund Hoghe, dans sa mémoire corporelle, qui est unique et irremplaçable. Comme toute mémoire, cela se transforme au fur et à mesure. Dans la danse, la mémoire est vivante et sujette à défaillances.            
Julia Beauquel

Reproduire les gestes, les mouvements, les intentions d'un chorégraphe disparu, n'est-ce pas une reprise figée dans le temps de la création ? L'oeuvre d'un chorégraphe mort est-elle condamnée à l'immobilité ? Pour qu'une oeuvre chorégraphique conserve son identité à travers le temps, il faudrait qu'elle soit reproduite exactement à l'identique, de représentation en représentation et à travers le monde. Néanmoins, une variabilité est inévitable avec le changement des compagnies, mais aussi des corps, qui sont beaucoup plus athlétiques aujourd'hui qu'il y a cinquante ans, précise Julia Beauquel. Face à ces variations, on pourrait être tenté de se fier à une image ou à une vidéo pour reproduire à l'identique un enregistrement d'une représentation précise. 

Le risque serait alors de ne pas déceler dans la vidéo ce qui fait l'âme de l'oeuvre pour son chorégraphe. C'est la faiblesse de la vidéo : elle semble plus informative et riche que la partition, mais est en fait défaillante car elle ne prescrit pas suffisamment les éléments essentiels pour le chorégraphe.            
Julia Beauquel

Si la vidéo renseigne le chorégraphes sur des paramètres comme les costumes, la lumière, les décors, la musique et les gestes, elle ne dit pas ce qui fait l'essence de l'oeuvre pour son créateur. La notation, estime Julia Beauquel, peut être un meilleur moyen de préciser cela. 

La mémoire de la danse devrait être sujette à l'interprétation. C'est ce que dit Raimund Hoghe au sujet de Dominique Bagouet, dont il a repris le travail. Il dit qu'il réinterprète sans cesse l'histoire de la danse, du Lac des cygnes au Boléro.            
Julia Beauquel

Pour reprendre la pièce de Bagouet Si je meurs, laissez le balcon ouvert, Hoghe partait systématiquement d'enregistrements vidéos. Néanmoins, chaque danseur retenait de l'oeuvre de Bagouet ce qui lui semblait importer ou intéressant. Ou comment la mémoire de la danse, pour être vivante, doit être une forme de réinterprétation donnant sa place à la diversité. 

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