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Quelques jours avoir été découvert et signalé par des randonneurs dans le désert de l'Utah, le prisme triangulaire en métal de 3,5 mètres a disparu. Avant cela, quelques passants s'étaient amusés à le détourner, comme ci-dessus.

2020, une année SF : "Ce monolithe, c'est un gigantesque S.O.S"

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Un monolithe de 3,5m a mystérieusement disparu, peu après avoir été découvert dans un désert aux USA. Face à cette image digne du film de Stanley Kubrick "2001 : L'Odyssée de l'espace", l'essayiste Pacôme Thiellement décrypte notre rapport collectif à la science-fiction.

Quelques jours avoir été découvert et signalé par des randonneurs dans le désert de l'Utah, le prisme triangulaire en métal de 3,5 mètres a disparu. Avant cela, quelques passants s'étaient amusés à le détourner, comme ci-dessus.
Quelques jours avoir été découvert et signalé par des randonneurs dans le désert de l'Utah, le prisme triangulaire en métal de 3,5 mètres a disparu. Avant cela, quelques passants s'étaient amusés à le détourner, comme ci-dessus. Crédits : Handout / Utah Department of Public Safety / AFP - AFP

Un monolithe de 3,5m a mystérieusement disparu, quelques jours après avoir été découvert par des randonneurs dans un désert de l'Utah (Etats-Unis), autour du 28 novembre 2020. Alors que de nombreux internautes s'interrogent et dissertent sur l'origine de ce mystérieux prisme triangulaire en métal tiré tout droit de l'imaginaire du film de Stanley Kubrick 2001 : L'Odysée de l'espace, l'essayiste, auteur et vidéaste Pacôme Thiellement décrypte avec notre rapport collectif avec la science-fiction, exacerbé par les événements de l'année 2020.

Pour rappel, des images du monolithe du film 2001 : L'Odysée de l'espace de Stanley Kubrick :

Un gigantesque SOS

Il semble que, face à l'inconnu, l'esprit dresse une interprétation immédiate, cherchant dans sa mémoire des rapprochements et similitudes qui pourraient rendre compréhensible l'objet nouveau. Ainsi, pour l'essayiste Pacôme Thiellement les images du monolithe métallique de 3,5 mètres, mystérieusement découvert puis disparu au beau milieu du désert de l'Utah, en évoquent  d'autres. Etrangement, on y retrouve plusieurs éléments : du métal, les Etats-Unis, et 2001 : L'Odyssée de l'espace, film de Stanley Kubrick. 

Il y avait, dans plusieurs villes des Etats-Unis et d'Amérique du Sud, des centaines de plaques en linoléum gravées dans l'asphalte, entre les années 1980 et 2000. Elles portaient toujours la même inscription : L'idée de Toynbee [Arnold Toybee, historien anglais] présente dans 2001 de Kubrick ressuscitait les morts sur Jupiter. Un trio d'enquêteurs s'est passionné pour ces plaques que personne ne remarquait*. C'était l'oeuvre d'un seul homme qui avait cru voir dans le film 2001 : L'Odyssée de l'espace une demande : que l'on ressuscite les morts sur Jupiter. 2001 est un film déclencheur : c'est par l'abstraction qu'il tutoie. Quittant l'espace narratif, il est un indicateur d'un désir profond de transformation de la condition humaine.                                
Pâcome Thiellement

Que ce monolithe noir est l'oeuvre des hommes, nous n'en doutons ps. Mais que des hommes, ou qu'un homme, aient fait l'effort inouï d'installer ce monolithe de plus de trois mètres, de l'encastrer dans la roche à un endroit si difficile d'accès, pour qu'il soit éventuellement repéré par d'autres hommes, c'est un gigantesque SOS. Comme le film 2001 avait aussi été un gigantesque SOS. Pâcome Thiellement

Dans notre vécu aujourd'hui, il faut un déclencheur collectif. Il peut avoir l'aspect d'un choc ou d'un traumatisme, à savoir, l'irruption de l'inconnu dans la vie de tous les jours. Pacôme Thiellement

Les apparitions extraterrestres avaient été comprises ainsi par le psychiatre suisse Carl Jung dans son livre Un Mythe moderne, précise Pacôme Thiellement. Publié en 1958, cet essai faisait suite à des apparitions d'objets volants non identifiés dans le ciel, après la Seconde Guerre Mondiale. Se gardant de trancher sur la nature et l'origine de ces apparitions, Jung se penche plutôt sur l'impression qu'elles généraient sur les humains. Le psychiatre constate ainsi que certaines personnes, après avoir été en contact avec ces objets, développaient une capacité à projeter un horizon nouveau, un "horizon de métamorphoses". 

*Pour en savoir plus sur ces plaques appelées les tuiles de Toynbee, consultez le documentaire Resurrect Dead: The Mystery of the Toynbee Tiles (2010) cité par Pacôme Thiellement.

2020, nouvelle de science-fiction

Au comble d'une année aux aspects de science-fiction, cette apparition participe au sentiment d'extension de notre imaginaire. Même depuis qu'il a disparu, le monolithe suscite un fort engouement auprès du public, des randonneurs continuant à se rendre sur le site où il avait été trouvé, et y capturent des photographies d'un vide doté d'une toute autre signification. Une tentative d'explication, ou un besoin de poésie, face aux effets de l'année 2020 sur notre psychisme ?

L'année qu'on est en train de passer est tellement choquante qu'on est presque impuissant pour la décrire. Le terme de science-fiction revient à chaque fois, et c'est bien normal : une population masquée, des confinements à répétition, un virus mystérieux qui traverse la Terre, un danger mondial. Que ce soit de l'ordre de la panique sanitaire ou de l'ordre de l'hypothèse complotiste, on se retrouve dans un scénario de science-fiction.                          
Pacôme Thiellement

Si 2020 s'approche d'une science-fiction dystopique, globale et appliquée au monde extérieur, le film de Kubrick 2001 utilise les outils de la science-fiction pour renvoyer à une expérience intérieure, analyse Pacôme Thiellement

C'est ce qui fait que ce film est si singulier, et qu'il a généré une telle passion pour quelque chose qui reste encore de l'ordre de l'énigme. C'est une hypothèse, mais s'il y a quelque chose dont l'homme a besoin pour pouvoir bâtir un horizon nouveau, c'est le mystère. Et donc ne pas rester simplement dans une science-fiction dystopique, un scénario pré-écrit sous une forme négative, mais arriver, à travers et malgré celle-ci, à ouvrir des brèches qui l'amènent vers un ailleurs.                          
Pacôme Thiellement

"Chaque génération produit collectivement son "2001""

Pour un très grand nombre de créateurs qui ont suivi 2001 : L'Odyssée de l'espace, ce film est longtemps apparu comme inatteignable et indépassable. Pour devenir motif, moteur et inspiration de toute une génération de cinéma. En somme, nous dit Pacôme Thiellement, "chaque génération produit collectivement son 2001". Ainsi, en 2017, David Lynch, "grand kubrickien s'il en est", proposait une expérience comparable dans la dernière saison de sa série Twin Peaks, représentant notamment une traversée de l'atome comparable à la traversée des horizons galactiques à la fin de 2001, et la musique qui accompagne ces images. 

Il s'agit de réimposer, au sein d'un monde quasiment condamné à la narration, la puissance non-narrative de la poésie. C'est ça qui fait la spécificité de l'apparition de ce monolithe. Dans un univers où la science-fiction est narrative, nous sommes dans des scénarios de science-fiction : les masques, le Covid, les réactions comme le film Hold Up. Et là, réémerge la puissance indomptable de la poésie.                        
Pacôme Thiellement

La scène de Twin Peaks citée par Pacôme Thiellement :

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