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Photographie d'une bibliothèque d'un monastère bénédictin

Une fiction littéraire peut-elle servir de preuve juridique contre son auteur ?

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La fiction peut-elle servir de preuve ? Alors qu'un romancier italien vient d’être assigné à résidence suite aux propos tenus par l’un de ses personnages, Cécile de Bary, maîtresse de conférence à l’université Paris Diderot, explique cette porosité entre imaginaire et réalité.

Photographie d'une bibliothèque d'un monastère bénédictin
Photographie d'une bibliothèque d'un monastère bénédictin Crédits : Gerhard Trumler/Imagno - Getty

Moi, je ne suis pas comme vous, voilà le titre du roman de Marco Boba publié en 2015 aux éditions Eris, qui a servi de preuve à la police italienne pour assigner l'auteur à résidence. C'est notamment la phrase que l'éditeur a mis en quatrième de couverture qui a été considérée comme une pièce à conviction : "Moi je hais. En moi, il n’y a que la volonté de détruire, mes pulsions sont nihilistes. Pour la société, pour le système, je suis un violent, mais je t’assure que par nature je suis une personne tendanciellement tranquille, ma violence n’est qu’un centième de la violence quotidienne que tu subis toi ou les autres milliards de personnes de cette planète.". Cette phrase est prononcée par le personnage principal dans un des dialogues du livre. Au micro de Marie Sorbier, la maîtresse de conférence à l'Université de Paris Cécile de Bary explique dans quelle mesure la fiction dans une oeuvre littéraire peut servir de preuve contre son auteur. A quel point la frontière entre imaginaire et réalité est-elle brouillée dans la littérature contemporaine ?

Il faut se demander si la fiction peut porter un discours non-fictionnel. C'est dans la mesure où il y aurait une part de fiction dont la visée ne serait pas entièrement fictionnelle qu'on pourrait la rapporter à son auteur.                          
Cécile de Bary

En matière de droit, la fiction ne peut a priori pas porter de discours sur le réel, car elle se présente comme fausse. Comme le dit Aristote dans la Poétique, la fiction obéit à des lois générales de vraisemblance et de nécessité. Néanmoins, la nécessité présupposée et la vraisemblance de la fiction peuvent lui permettre de porter un discours sur le réel, estime Cécile de Bary. Il s'agit là d'une double visée de la fiction, qui peut fonctionner uniquement comme fiction, mais qui peut également parler du monde. Par exemple, introduire dans un récit des éléments invraisemblables par rapport à la réalité est un moyen d'indiquer que ce récit est fictionnel et se situe hors de la réalité. C'est ce que font les récits de science fiction ou les contes fantastiques, dont le monde et les personnages n'obéissent pas aux mêmes lois que le notre. 

Que vaut un propos général énoncé par une fiction ? Par exemple, que penser d'une phrase comme celle de Tolstoï dans Anna Karénine : "Toutes les familles heureuses se ressemblent, mais chaque famille malheureuse l'est à sa façon" ? Un vaste débat s'articule autour de la signification que de tels propos peuvent avoir quant à la réalité, explique Cécile de Bary. Le philosophe américain John Searle affirme dans _Sens et Expression : études de théorie des actes de langage (_Minuit, 1982) que ces propos généraux fonctionnent comme des îlots qui se tiennent en dehors de la fiction. Ce à quoi le critique littéraire Gérard Genette répond dans l'essai «Vraisemblance et motivation» tiré de Figures II, se référant à des maximes  présentes dans les écrits de Balzac, que ces maximes n'ont pour fonction de rendre vraisemblable le reste du récit, qui serait autrement trop détaché du réel. Ces maximes ordonnent et donnent du sens aux actions chaotiques et irrationnelles des personnages. 

Pour Cécile de Bary, il y a d'une part des fictions à thèse, et d'autre part des fictions qui fonctionnent uniquement par leur récit. Elle cite à ce titre Le Juif Süss, un film de 1940 réalisé par Veit Harlan, dont le propos porte un discours argumentatif et où les comportements de certains personnages correspondent à des mythes antisémites. Ainsi, cette fiction corrobore des discours antisémites, ce qui a mené le réalisateur à être poursuivi en justice. 

Pourquoi le pacte fictionnel tend-il à se rompre ? Le changement vient-il des auteurs ou des lecteurs ? Selon Cécile de Bary, le pacte fictionnel doit indiquer au lecteur si le récit va porter un discours sur la réalité ou s'en tenir uniquement à la fiction. Une question qui se pose davantage face à des fictions particulièrement réalistes. Dans son essai Six promenades dans les bois du roman et d'ailleurs, Umberto Eco évoque sa réaction face à un anachronisme dans les Trois Mousquetaires d'Alexandre Dumas, lorsque le récit fait mention de la rue Servandoni à Paris, qui n'existait pas à l'époque où se situe l'intrigue. Pour Umberto Eco, le lecteur modèle doit rester indifférent face à ce type d'erreurs. Le cadre historique du récit sert uniquement de décor, et le lecteur n'est pas censé connaître l'authenticité de chaque détail. 

L'autofiction est un genre littéraire qui a été souvent lié à des affaires juridiques. Par exemple, un livre intitulé Une question d'âge écrit par Eveylne Pisier, la mère de Camille Kouchner, a été impliqué dans l'affaire Olivier Duhamel. L'autrice avertit en préambule : "J'introduis des éléments autobiographiques dans un récit fictif. La plupart des faits et gestes de mes héros ne relèvent pas de mon imagination. A ma propre histoire, je mêle des histoires vécues par d'autres. Un entrelac qui préserve la fonction de témoignage que j'assigne à ce roman". Cet avertissement ménage une certaine ambiguïté : comment déterminer ce qui dans ce roman est vrai, ce qui est faux, ce qui est fiction et ce qui ne l'est pas ? Si ce texte ne constitue pas une preuve, contient-il néanmoins des indices ?

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