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La danseuse Marta Gonzalez se remémore les gestes du cygne blanc, qu'elle interpréta maintes fois durant sa carrière.

Quand un danseur devient-il vieux ?

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Avec le sociologue Pierre-Emmanuel Sorignet, nous penchons notre regard sur les images devenues virales de l'ancienne danseuse Marta Gonzalez. Bien qu'atteinte de la maladie d'Alzheimer, elle écoute la mélodie du "Lac des Cygnes" et se remémore avec grâce la chorégraphie du mythique ballet.

La danseuse Marta Gonzalez se remémore les gestes du cygne blanc, qu'elle interpréta maintes fois durant sa carrière.
La danseuse Marta Gonzalez se remémore les gestes du cygne blanc, qu'elle interpréta maintes fois durant sa carrière. Crédits : Capture d'écran

Le corps a sa mémoire que l'esprit ne connaît pas. Publiée le dimanche 8 octobre 2020 sur les réseaux sociaux, la vidéo (filmée en 2019 à Valence) de l'ancienne danseuse Marta Gonzalez est devenue virale en ligne, et compte aujourd'hui plus de cinq millions de partages. Il s'agit d'images d'une émotion rare, où l'ancienne ballerine écoute la musique du Lac des Cygnes et semble se souvenir avec grande précision de la chorégraphie du mythique ballet, laissant ses bras s'animer au son de Tchaikovsky. Avec Pierre-Emmanuel Sorignet, professeur de sociologie à l'Université de Lausanne, nous revenons sur les corps vieillissants des danseurs, auxquels la mémoire ne semble échapper. 

Quand-est ce qu'un danseur devient vieux ?

Depuis près de vingt ans, Pierre-Emmanuel Sorignet conduit un travail ethnographique sur le métier de danseur. Dans ce travail, il se penche entre autres sur le vieillissement du corps des danseurs. Nous nous demandons alors avec lui à partir de quand nous pouvons estimer qu'un danseur devient vieux

Il y a plusieurs manières de définir le vieillissement. Un danseur devient vieux à partir du moment à partir du moment où il vieillit physiologiquement dans une population jeune. La question même du vieillissement dans un métier de corps, où il faut entretenir en permanence la force de travail, se pose en se comparant aux nouveaux entrants. Le ressenti d'être vieux peut donc arriver assez vite. Dans mes enquêtes, j'ai connu des danseurs de 30 ans qui me disent : "Je suis déjà vieux".                  
Pierre-Emmanuel Sorignet

Il s'agit, selon le professeur de sociologie, d'une dimension générationelle du vieillissement des danseurs. A celle-ci s'ajoute celle du vieillissement social :

On peut envisager le vieillissement comme des étapes de la vie sociale, des cycles de vie socialement identifiés. Le premier salaire, le premier appartement, se mettre en couple, fonder une famille, ce sont tant d'éléments qui font vieillir socialement.                  
Pierre-Emmanuel Sorignet

Ce vieillissement social est particulièrement genré, note Pierre-Emmanuel Sorignet, dans la mesure où c'est une question qui se pose plus rapidement chez les femmes que chez les hommes. 

Avoir un enfant, c'est déjà s'inscrire dans un cycle de vie sociale où l'on est davantage susceptible de penser à la sortie de métier, et de se penser plus vieille que celles qui n'en ont pas. Ce questionnement est accentué dans un métier hyper-compétitif, où tous les signes dérogeant à l'objectif professionnel peuvent être interprétés comme une potentielle vision d'une sortie de ce métier.                  
Pierre-Emmanuel Sorignet

Du statut d'émergent au statut de ringard

La limite que peut représenter ce vieillissement est-elle la même pour un chorégraphe et pour un danseur ?

Pour un danseur et pour un chorégraphe, il y a des formes de décalage. Le métier d'interprète aujourd'hui se vit potentiellement comme un reclassement vers les métiers de la création. Beaucoup d'écoles orientent leur maquette d'enseignement vers l'optique de la création. Cela donne des jeunes qui, assez vite, se projettent dans le métier de chorégraphe. Pierre-Emmanuel Sorignet

Pour autant, être interprète suppose l'entretien de la force de travail et du savoir-faire. Ce qui implique de prendre régulièrement des cours, d'être opérationnel physiquement, d'être capable de réaliser ce pourquoi on est engagé. L'idée même du vieillissement est donc de plus en plus accentuée. Pierre-Emmanuel Sorignet

Pour les chorégraphes, l'idée du vieillissement est reliée à leur capacité à se maintenir ou à sortir du métier. Un chorégraphe âgé ne se considère pas nécessairement comme vieux au sens où il en danger d'exclusion, mais au sens où il est pétri d'expérience. C'est un vieillissement positif relié au statut qu'il occupe, aux ressources qu'il a pu accumuler. Pour beaucoup de créateurs, compte-tenu de la compétition extrêmement forte dans ce domaine, le sentiment d'être ringard renvoie vers un vieillissement social, opéré par la disqualification de ceux qui tiennent les ressorts du subventionnement et de la diffusion. Pierre-Emmanuel Sorignet

Il y a des chorégraphes qui sont émergents à vie. Cela peut entretenir le mythe de la vocation artistique et de la nécessité de faire ce métier pour certains. Mais le vrai souci, c'est qu'il y a toujours plus jeune, plus innovant, plus performant. Cela entraîne vers l'idée de ringardise, comme opposée à celle d'innovation. L'innovation est un vocable énormément mobilisé par les programmateurs et les directeurs artistiques, par ceux qui ont une vision de ce qu'est l'actualité du champ chorégraphique en termes esthétiques. Pierre-Emmanuel Sorignet

Un renouvellement jusque dans la manière d'activer le corps

Dans ses travaux, Pierre-Emmanuel Sorignet avance une analyse selon laquelle la difficulté à s'approprier collectivement une histoire commune de la danse qui accentue la mécanique d'exclusion.

Beaucoup de jeunes, hormis certains grands noms, ont assez peu de connaissances, et reçoivent peu d'enseignement, concernant une histoire de la danse contemporaine qui identifierait des esthétiques afin de les reconnaitre comme faisant partie d'un patrimoine commun. S'il n'y a pas de mémoire transmise par les formations, les anciens sont assez vite exclus du champ.                
Pierre-Emmanuel Sorignet

C'est la question de la reconnaissance et de la légitimité à présenter un parcours de vie et de créateur, qui est relativement disqualifiée. Un interprète qui développe une technique du corps très spécifique est marqué par cette technique, qui peut sembler non ajustée à ce qui est demandé aujourd'hui aux yeux des nouveaux entrants. Il y a un renouvellement jusque dans la manière même de bouger, d'activer le corps, dans la technique même des formes d'incorportation.                
Pierre-Emmanuel Sorignet

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